À LA UNE EXPO GRANDES FIGURES

À la fondation Vuitton, les retrouvailles avec Gustave Fayet

Splendeur de fin d’année, après les collections russes Chtchoukine en 2027 et Morozov en 2022, la fondation Louis Vuitton lève, cette fois, le voile sur une figure majeur de l’art français, Gustave Fayet (1865-1925), pourtant totalement tombé dans l’oubli, hormis pour les Bitérois qui connaissent l’Hôtel où il vécut longtemps ou pour les amoureux de l’abbaye cistercienne de Fontfroide (Aude), son chef d’œuvre symbolique et sacré en pays cathare. Pour cet hommage immense à un homme qui fut entrepreneur, homme d’affaires, industriel, tout autant que collectionneur et esthète, Bernard Arnault et son conseiller, Jean-Paul Claverie ont confié le commissariat général à l’historienne de l’art, Sylvie Patry et la scénographie au grand metteur en scène d’opéra, Robert Carsen. On se promène ainsi dans la vie et les demeures de la famille Fayet, comme on visiterait Mireille, Carmen ou Salambô allant à la rencontre de ses compagnons de chaque jour. Ils sont nombreux et les principaux s’appellent Vincent Van Gogh, Paul Gauguin, Odilon Redon. On découvre aussi, et ce n’est pas la moindre des révélations, les créations de Gustave Fayet, inséparables de l’environnement artistique. En rendant hommage à ce visionnaire, le poète marseillais André Suarès écrivait : « Si je parle de lui comme d’un artiste, alors qu’il a paru, dans l’ordinaire de la vie, un homme d’action, grand vigneron, industriel, financier même, c’est qu’au fond il a toujours été artiste et toujours voulu l’être. Il a tout fait avec art. » Avec plus de 700 œuvres et archives présentées, dont 400 créées par lui, ces retrouvailles avec Gustave Fayet sont la révélation et le rendez-vous artistique de l’hiver.

On peut imaginer que les foules vont défiler, entre le 9 octobre 2026 et le 8 mars 2027 pour voir l’énigmatique « Autoportrait à l’oreille bandée et à la pipe » acquis par Gustave Fayet le 21 mars 1902 au prix de 3.000 francs chez Émile Schuffenecker, peintre et ami de Gauguin. La Fondation Vuitton fait ainsi un beau cadeau aux amateurs d’art car la toile, propriété d’un particulier, n’a pas été exposée en France depuis 1937, ni prêtée pour une exposition depuis 1990. La Collection Fayet qui investit presque tout le gigantesque navire de Frank Gehry propose d’autres rencontres toutes aussi marquantes comme le Portrait de l’artiste au Christ Jaune et le Calvaire Breton de Paul Gauguin.

La plupart de ces chefs-d’œuvre sont resté en possession du collectionneur, qui aimait revendre et échanger ses acquisitions, jusqu’à la fin de ses jours. Quand il contemplait l’autoportrait de Van Gogh se demandait-il : Qu’est-ce qu’un artiste ? Un artiste est-il toujours pauvre et malheureux ? Qu’est-ce qu’un artiste a de plus, ou de moins, qu’un honête homme ? Comme Van Gogh dont il possédait 18 oeuvres, comme Gauguin dont il en avait acquis 101. Toute sa longue et heureuse vie, Gustava Fayet s’est interrogé et consacré à l’art et aux énigmatiques personnalités des peintres qu’il aimait. Dans sa famille, on était déjà un peu artiste. Né le 20 mai 1865 à Béziers, ville qui était alors en plein essor avec l’arrivée du chemin de fer et l’envolée du négoce viticole, il apprend la base de la peinture auprès de son père, Gabriel, et de son oncle, Léon, déjà notables, viticulteurs et amateurs d’art.

On travaillait, on dessinait, on créait et on soutenait à la famille les lumières de demain. Viticulteur, banquier, héritier à 34 ans en 1899 de la fortune familiale, dans une boulimie créatrice, Gustave Fayet était toute cela à la fois, en encore conservateur du musée local, créateur de céramiques, décorateur, illustrateur et soutien des arts. À Béziers, déjà, il conviait Degas, Cézanne, Renoir, Van Gogh aux soirées qu’il organisait. Il achetait leurs œuvres à des prix très modestes, n’hésitant pas à se livrer à des spéculations pour pouvoir acheter mieux, et plus grand. En 1901, il y présente la première toile de Picasso dont il a pressenti, à 20 ans seulement, le talent révolutionnaire. « Mère et enfant au bord de la mer », présentée à l’expo, évoque déjà les structures et perspectives de certaines oeuvres peintes par Picasso à Dinard dans les années 1920.

Quand Gustave Fayet quitte Bézier en 1905, son appartement de la rue de Bellechasse devient aussi une forme de galerie d’art où il manifeste son engagement auprès de ses artistes favoris.

Le salon de la famille Fayet, 51 rue de Bellechasse, à Paris, par Eugène Druet

Fayet aimait aussi Vincent. La scénographie de Robert Carsen nous mène d’un univers à l’autre. Le corpus de Van Gogh présente tout de même dix pièces, dont plusieurs n’ont pas été exposées depuis plus de cent ans en France. « Quel admirable peintre était Van Gogh ! Je lis en ce moment ses lettres… Il y a bien souvent question de vous, et de vos œuvres », écrit Gustave Fayet à Paul Gauguin, le 1er novembre 1901. On peut donc découvrir Le cyprès et l’arbre en fleurs (1889), acquis en 1908 par le collectionneur et jamais montré depuis, tout comme le Jardin public à Arles (1888) et les Grands Platanes, peints en décembre 1989 durant le séjour de l’artiste à l’asile de Saint-Rémy-en-Provence. « On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur Van Gogh; Gustave Fayet se contente de vivre dans son ambiance; il observe cette tête mutilée au regard absent et douloureux, il aime ces paysages lumineux, le jardin public d’Arles, entre autres, dont le premier plan ensoleillé, largement brossé, montre non seulement un vrai peintre, mais un vrai coloriste. », écrit le peintre Jean-Gabriel Goulinat dans l’Amour de l’art, en 1925.

A ce titre, on peut s’arrêter sur la palette de Vincent. Cet autoportrait avec ses couleurs tranchées, par masses, le orange pour ciel, le route plaqué tout juste troublé par le léger tourbillon de la fumée sortant de la pipe, le bleu sombre, presque noir, du bonnet, et le regard à peine plus clair, la masse verte striée du manteau et le blanc du pansement. Ces couleurs sont les mêmes que celle d’une toile de juin 1888 : Cabanes Blanches aux Saintes-Maries. e Est-ce une question de moyen (il fallait acheter les tubes) ? Ou un choix délibéré ? On pourrait les contempler des heures pour s’abîmer dans les touches tourmentées de l’artistes, tout comme devant ces Grands Platanes aux racines enfouies et aux troncs boursouflés tordus vers un ciel absent. Mais il faut avancer.

Gustave Fayet aimait aussi, tout spécialement Gauguin qu’il ne rencontra jamais mais avec qui il eut des échanges épistolaires vers Tahiti. L’exposition présente ainsi 78 œuvres de Gauguin, et notamment ses saisissantes toiles bretonnes connues et moins connues, comme la Falaise, et aussi toute une série d’oeuvres tahitiennes, dont des gravures moins connues. « Il est un des premiers à comprendre et acheter Van Gogh, souligne Sylvie Patry. Il joue un rôle tout aussi important auprès de Gauguin, avec laquel il correspond et dont il constitue un ensemble de référence, riche de 200 œuvres, qui forment un véritable « musée Gauguin » dont l’influence sur des artistes comme Picasso et Matisse sera considérable. »

L’exposition présente ainsi son  » Atelier breton », vaste salle qui réunit majoritairement des œuvres exécutées par Gauguin en Bretagne, où il effectue divers séjours décisifs à la fin des années 1880. Pour lui, en pleine crise financière et morale, la Bretagne offre la promesse d’un refuge épargné par la modernisation.  » Entre Pont-Aven et le Pouldu, où il séjourne à plusieurs reprises entre 1886 et 1894, il rassemble autour de lui un groupe d’artistes avec lesquels il invente ce qu’on appelle alors le cloisonnisme ou le synthétisme, expliquent les commissaires de l’exposition.

Dans « l’Atelier Breton »

Les formes se simplifient, la couleur, arbitraire, subjective et expressive, est appliquée en aplats cernés d’un trait sombre, tandis que les compositions, construites par « compartiments » et juxtapositions de plans, s’inspirent des estampes japonaises. Gauguin affirme ainsi « le peu d’importance que l’exactitude apporte en art. L’art est une abstraction.» Si Gustave Fayet découvre d’abord les œuvres que Gauguin expédie de Tahiti, il enrichit dès 1901 sa collection de peintures, céramiques et sculptures de la période bretonne, en profonde affinité avec sa sensibilité, portée vers l’évocation et le symbolisme plutôt que vers une restitution de la nature.

On pourrait ainsi se croire que, rien que pour Gauguin et Van Gogh, il faut venir découvrir Gustave Fayet. Ce ne serait pas faux, pourtant, ce ne serait pas suffisant. D’abord, parce qu’avec son regard très précis, sa pratique artistique, l’ambition de cette collection, Gustave Fayet aime et conserve des œuvres de la plupart des grands noms français : Bonnard, Pissaro, Morizot, Matisse, Degas, Marquet, Van Dongen. Franchement, par moment, on ne sait plus où poser son regard…

Gustave Fayet, qui était aussi un père de famille constant, cultivait une autre amitié artistique qui allait bientôt le mener vers d’autre chemin. Après son installation à Paris, il lie connaissance avec Odilon Redon (1840-1916) avec qui il partage les affinités musicales, littéraires. Il possède plus de 300 de ses œuvres et lui confie les portraits de son épouse, Madeleine, et de ses filles, Yseult et Simone.

Cette amitié trouve à se développer à partir du 23 janvier 1908 quand il acquiert, avec Madeleine, née d’Angoque de Sériège, l’abbaye de Fontfroide, un trésor cistercien à l’abandon qu’il va dès lors restaurer et embellir en revendant ses tableaux de Cézanne et Gauguin. Là, il commande à Odilon Redon pour la bibliothèque deux immenses panneaux aux fortes résonnances symboliques ainsi que des vitraux en collaboration avec le maître verrier Richard Bursthal.

Tous les artisans de l’exposition ont uni leurs recherches pour recréer un peu l’ambiance de Fontfroide, sans le soleil et l’air pur. Le Japon trouve aussi une place particulière à Fontfroide. Dans le prolongement des panneaux peints par Redon, Fayet installe deux bouddhas japonais et peint son épouse vêtue d’un kimono de la célèbre maison parisienne Babani. Ce n’est pas tout, car il faudrait écrire une saga sur les univers que cet homme a traversés. Quand il n’était pas collectionneur, Gustave Fayet était créateur et là, il mettait sa patte à des œuvres, peut-être plus humbles dans leur usage quotidien, mais pas moins belles que les peintures de ses protégés. Céramiques, buvards, tapisseries, papiers peints, il essaie tout et avec succès. De la même manière qu’il a travaillé le grès avec Louis Paul, il fonde, avec les époux Fernand et Thérèse Dumas, l’Atelier de la Dauphine à Paris afin de « transformer en tapiss les milliers de documents, dessins, aquarelles » qu’il accumule depuis ses premiers buvards de 1912. Le succès est immédiat tout autant que les commandes.


Avec grand talent, Robert Carsen parsème l’exposition de ces entreprises. Au début, on est tenté de passer vite, de survoler, et puis, on finit par revenir surs ses pas pour comprendre cet homme de génie. La rédecouverte des mises en cartes préparatoires aux tapis menée par les équipes de la Fondation Vuitton révèle tout son processus créatif, sa force inventive, son univers exubérant et symbolique. Je vous laisse imaginer la surprise, pour ne pas affadir l’émerveillement qui vous attend. Une chose est sûre, la Fondation Vuitton aura montré ici que Gustave Fayet, l’homme, l’entrepreneur, le collectionneur, l’artiste, aura bien employé sa vie à bâtir sa cathédrale. Comme le dit son descendant, président du musée d’art Gustave Fayet à Fontfroide : « Vous visiteurs, comprenez maintenant ce qu’est la grande famille de Gustave Fayet qui vous accueille, pour vous le faire connaître, pour vous le faire aimer. »

Gustave Fayet, collectionneur créateur, du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027, réserver du fondationlouisvuitton.fr, 8 avenue du Mahatma Gandhi, bois de Boulogne, 75116 Paris. Tarif de 0 à 36€.

Documentaire de Nadège de Peganow, « Une vie pour l’Art », Gustave Fayet, artiste et collectionneur de la modernité, sur Arte le dimanche 18 octobre à 17h45 et sur Arte.tv du 9 octobre 2026 au 14 janvier 2027.

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Et d’autres surprises qui font de cette exposition un moment unique dans la saison parisienne. Bernard Arnault qui signe l’avant-propos du catalogue souligne « cette réelle révélation… consacrée à la magnifique collection mais également

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