Que dire encore sur Claude Monet (1840-1926), le fondateur de l’Impressionnisme ? Des peintres français, c’est peut-être le plus connu et le plus secret. Alors qu’ouvrent les célébrations du centenaire de sa mort, le 5 décembre 1926, à Giverny, le musée de l’Orangerie lui consacre une exposition au titre énigmatique : « Monet, peindre le temps »… Peut-on peindre le temps… Le temps qui fait, le temps qui passe, le temps d’aimer, le temps de jouer, le temps de vivre, le temps de pleurer… Qui dit peindre, dit, en apparence, immobiliser, retenir, figer, un instant, un moment, un lieu, une rencontre. Par son pinceau, sa plume, ses mains, ses poings, s'(e)ncrer dans une feuille de papier, comme un arbre s’enracine dans la terre. Et si Monet, justement, avait cherché tout le contraire. Si sa quête, picturale, avait consisté tout au contraire à ouvrir le regard vers des espaces invisibles ? En quarante tableaux, Claire Barnardi, Sophie Eloy et Cécile Girardeau, la directrice et les commissaires de l’exposition, apportent une tentative de réponse qui chemine vers les grands Nymphéas, l’apothéose du peintre cependant que, sur l’autre rive de la Seine, au musée d’Orsay, « Je passe ma vie à peindre » offre un parcours inédit présente cinquante de ses chesf-œuvres dans un accrochage inspirant.

Tout commence, somme toute, de façon assez banale : un « Train dans la campagne » (vers 1870), « Le Pont du chemin de fer à Argenteuil » (1873-1874) et), à côté, « la Gare Saint-Lazare » (1877) et « le Pont de l’Europe » (1877). L’accrochage des commissaires se veut thématique, comme un fil conducteur qui nous accompagnerait autant dans la vie que dans les pensées de Claude Monet. « Avec le chemin de fer, on peut dorénavant rejoindre les régions éloignées géographiquement en quelques heures au lieu de plusieurs jours. La notion même de vitesse Passion pour la vitesse, pour ce moyen de locomotion moderne, pour la rupture avec les sujets classiques, mais aussi recherche sur ce qui bouge et sur ce qui reste. Tout est déjà là. Les structures métalliques, inébranlables ?, des ponts, des locomotives, traversées par les fumées blanches ou le souffle du vent. Non, Monet le sait déjà, rien n’est immuable, rien n’est jamais acquis. En ces années, le peintre âgé de 37 ans, tire le diable par la queue et n’oublie pas – jamais il ne l’oubliera – son ami d’atelier, Frédéric Bazille, tombé à 28 ans, le le 28 novembre 1870 à Beaune-la-Rolande (Loiret), pendant le conflit franco-prussien. C’est lui, son ami, fils de bonne et riche famille, qui lui a acheté pour 2.500 francs, ses Femmes au Jardin alors que ses toiles plafonnent péniblement à entre 60 et 300 francs chez sont marchand d’art, Paul Durand-Ruel.




La période 1874-1880 est catastrophique. Jeune père de famille, il peine à nourrir les siens et la santé de Camille vacille. Oui, Monet déjà connaît la valeur de chaque instant et la fragilité de toute chose. Ainsi que l’écrit en 1874, son contemporain, le critique d’art Ernest Chesneau (1833-1890), cité sur les murs de l’Orangerie en commentaire de ces tableaux : « Jamais l’insaisissable, le fugitif, l’instantanéité du mouvement, n’a été fixé dans sa prodigieuse fluidité, comme il l’est dans cette extraordinaire ébauche… vous approchez tout s’évanouit ». D’ailleurs, ces toiles sont les seules où quelques silhouettes humaines apparaissent, tout juste esquissées. Pas d’assemblée amicales, de déjeuners sur l’herbe ou de parties de canotiers, Monet n’a pas le loisir pour cela. Il faut imaginer, rêver, ses compagnons de vie.



Le choix des commissaires n’est pas de révéler les secrets que Monet a porté toute sa vie avec lui. On ne verra donc par « Camille sur son lit de mort » (1879) qu’elles ont pourtant voulu reprendre dans leur très beau catalogue mais, vers la fin de l’accrochage, cette œuvre hypnotique, Les Glaçons, ou, Débâcle sur la Seine (1880) montre comment le travail du peintre a été transformé en ces années. Installé à Vétheuil, de 1871 à 1878, il peint, quelques semaines après la mort de Camille, la crue inhabituelle de la Seine pendant cet hiver particulièrement rigoureux. Le fleuve charrie des blocs de glace dans une lumière irréelle. En recherchant comment représenter ces formes sur l’eau, Monet rôde son langage pictural en recherchant la représentation des formes sur l’eau. Les années passant, il s’y consacrera tout à fait, d’abord dans ses Séries, puis avec les Nymphéas. Il y a d’ailleurs, dans ce très intéressant catalogue, quelques fort belles parenthèses sur « le temps du souvenir et de la mémoire » qui montrent comment le regard de Monet a évolué au fil des années dans une urgence de peindre qui efface les contours réels pour se concentrer toujours plus sur la lumière, le reflet, l’insaisissable, à l’image de la sublime « Maison du pêcheur à Varengeville » (1882).

Mais revenons dans les grandes salles de l’Orangerie qui nous offrent trois belles Séries, dont les Meules. Ces meules sont un mystère. Pourquoi peindre des tas de blé. La série commence fin 1890. Monet s’est installée à Giverny qu’il achète à l’automne pour 22.000 francs. Il n’en bouge plus que rarement. Il choisit de ne plus bouger. Quoi de plus stable, de plus massif que ces meules, à la fois tanquées et rustiques, comme l’homme de la terre qu’il a décidé d’être ? Ce seront donc les Meules. Il en réalise une vingtaine. Il n’a pas loin à faire, elles sont sur les collines au-dessus de la maison. Comme les estampes japonaises qu’il a commencé à collectionner, il veut capter le moment présent, la lumière à telle heure et il le précise dans ses intitulés : « Meules, fin de l’été » ; « Meules, effet de neige, soleil », « Meules, derniers rayons de soleil » (1891). « Un paysage, pour moi, n’existe point en tant que paysage, puisque l’aspect en change à chaque moment ; mais il vit par ses alentours, par l’air et la lumière, qui varient continuellement », écrit-il.



Il y a d’autres séries encore, esquissées dans le déroulement de l’exposition : les Peupliers, le Parlement de Londres, la Cathédrale de Rouen ou encore le très beau « Matin sur la Seine près de Giverny. Monet ne se laisse pas distraire. Pour lui, ce n’est plus tant le sujet qui compte, que tout ce qui l’entoure. Il y a aussi donc ces matins sur la Seine où il se concentre totalement sur le même endroit au confluent de la Seine et de l’Epte, le petit cours d’eau qui coule au pied de chez lui et qu’il détourne en 1893 pour créer le futur « Jardin d’eau aux Nymphéas », le futur unique objet de son labeur.

Qu’est-ce que le temps ? De la musique. Un rythme, une pulsation, une vibration… Cette vie avançant, Claude Monet a-t-il gardé le temps de vivre, lui qui consacrait sa vie à peindre. Le temps passant, Monet se consacre aux paysages de Giverny. Il a commencé la construction de son jardin d’eau. Il en peint quelques détails : les Barques, le Saule, le fameux Pont Japonais… Et peu à peu, de plus en plus souvent, les nénuphars. Gilbert Vahé, qui fut longtemps le jardinier de Giverny, aimait consulter les carnets dans lesquels Monet, les bonnes fortune arrivant, aimait commander ses bulbes et floraisons et Hugues Gall qui dirigea la maison lui laissait cette liberté d’aller les chercher chez les mêmes fournisseurs.


Les années passant, le Jardin d’eau devient son unique objet de travail, son univers, son cosmos. Il avait peint ses premiers Nymphéas vers 1900 et on retrouve dans l’exposition ces Nymphéas bleux où se devinent les Grands Nymphéas qui adviendront un peu plus tard.
« L’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage «
« Un moment, écrit-il, la tentation m’est venue d’employer à la décoration d’un salon ce thème des nymphéas : transporté le long des murs, enveloppant toute les parois de son unité, il aurait procuré l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage ; les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là, selon l’exemple reposant de ces eaux stagnantes et, à qui l’eût habitée, cette pièce aurait offert l’asile d’une méditation paisible au centre d’un aquarium fleuri. »


Monet peint, peint sans relâche, encore plus après la mort d’Alice, sa seconde épouse, en 1911, celle de Jean, son fils, en 1914, et alors que la guerre, à nouveau, ravage la France. Il reste les Nymphéas. Il les veut monumentaux, à l’image de cette vision qu’il avait eu de cet horizon sans rivage. Pendant toutes les années de guerre, il peint, peint sans relâche aidé, malgré les restrictions, par son ami Clemenceau qui veille à ce que tout le matériel de peinture lui parvienne toujours. A l’été 1915, il a fait construire un vaste atelier où les toiles de deux mètres de hauteur et entre six et douze mètres de largeur peuvent être remisées. En novembre 1918, il offre à Clemenceau les deux premiers panneaux signés du 11 novembre, sa manière à lui de « prendre part à la victoire. » Mais, avec près de vingt millions de morts, militaires et civils, comme elle est lourde et douloureuse, victoire.

L’exposition « Peindre le temps » s’achève ici, mais bien sûr, à l’Orangerie, son prolongement nécessaire et vital se trouve dans les salles du rez-de-chaussée. Et l’on comprend que, pendant toutes ces années, d’observation, d’affut, de doutes, d’enthousiasme ont permis au peintre d’acquérir tout ce vocabulaire qu’il va déployer désormais jusqu’au sublime avec les Grands Nymphéas. « Ces paysages d’eau et de reflet sont devenus une obsession, écrit-il. C’est au-delà de mes forces de vieillard et je veux cependant arriver à rendre ce que je ressens. »


Au total, pendant trente ans, depuis 1995, il aura peint 250 toiles de dimensions variées, dont une quarantaine de très grands formats, sont aujourd’hui dispersées à travers le monde. Les vingt-deux panneaux réunis en huit compositions formant Les Nymphéas, pensés par Monet pour le musée de l’Orangerie, constituent son œuvre ultime, son testament et l’aboutissement de toutes ses recherches. Ce sont deux salles de forme ovale, un peu comme un grand 8, signe de l’Infini. Monet les a imaginées ainsi, lui qui a donné ses Nymphéas et dont les 80 ans, en 1920, sont célébrés comme un événement national. Il est un vieil homme désormais. Il a achevé Son Oeuvre. Dans la France ravagée, qui peut encore s’intéresser à ces panneaux de peinture, hormis l’ami Clemenceau. Ensemble, ils mettent en œuvre leur réalisation dont Monet ne verra pas l’achèvement. Il meurt le 5 décembre 1926. Elles sont inaugurées le 17 mai 1927, comme le musée Monet.


J’ai eu ce privilège, inattendu et miraculeux, de pouvoir les contempler seule pendant un temps que je ne saurais compter et j’ai compris, je crois, ce que je cherchait Monet. Comme il le dit si bien « La couleur – comme l’énergie de vie – monte du fond de l’eau, par nuages, par tourbillons ». Avec lui, j’ai plongé dans les profondeurs de cet étang, où il a saisi la nature du temps. Ensemble, nous l’avons exploré, les ombres et les lumières de sa surface lisse, ou granuleuse, onduleuse, où la vie jaillit parfois, comme un bouquet de fleurs.
« La couleur monte du fond de l’eau, par nuages, par tourbillons »
Ensemble, nous nous sommes laissés allés, poussés par ces risées qui lissent et scintillent à la surface. Ensemble, nous avons célébrés en silence les milliers de jeunes âmes tombées dans la fleur de l’âge pendant ces années 1914-1918, comme le « Dormeur » de Rimbaud dans son Val. Et peut-être ainsi, ai-je ressenti, un peu, cette sensation que le temps coulait comme cette eau limpide, sans se retenir aux aspérités des jours et qu’ainsi, nous pouvions ensemble, à travers ce miroir, traverser le temps et nous retrouver.

« Monet, peindre le temps », musée de l’Orangerie Paris, 1er, 9 heures-18 heures, 21 heures vendredi, fermé mardi, 10-12,50 euros, du 30 septembre au 25 janvier 2027. www.musee-orangerie.frPuis à la Tate Modern de Londres. Du 25 février au 27 juin 2027.
Parcours Claude Monet, musée d’Orsay, du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027.
Catalogue, 192 pages, 90 illustrations sous la direction de Cécile Girardeau et Sophie Eloy. Co-édition Orangerie/Gallimard
Colloque Monet Maintenant, les 13 et 14 octobre sous la coupole de l’Institut de France et auditorium du musée d’Orsay.
A lire aussi : Deux remords de Claude Monet par Michel Bernard, ed La Table Ronde, 235 pages.

