À LA UNE EXPO PARIS PÉROU

Au Musée du Louvre, Zurbarán, vraiment

Zurbarán, voici un nom que l’on n’oublie pas aisément. Peut-être parce que comme Zanzibar, il évoque un univers épicé, coloré. Pourtant, à Paris, il y a bien longtemps que nous n’avions pas eu de nouvelles de Francisco de Zurbarán. Célébré en Espagne et en Amérique Latine, le peintre sévillan avait eu les honneurs du Grand Palais en 1987, cela va faire quarante ans. Le Musée du Louvre lui rend hommage cet automne en présentant une soixantaine de ses œuvres, conjointement avec la National Gallery de Londres, l’Art Institute de Chicago. Une façon de rappeler, comme le signale Christophe Leribault, président-directeur du Louvre, en quels termes le critique Henri Blazz le saluait lors de l’ouverture de l’éphémère Galerie espagnole du Louvre (1838-1848) : « Parmi tous ces grands peintres, dont la renommée va désormais nous devenir de jour en jour plus familière, le plus fécon et le plus divinement inspiré…, c’est, sans contredit, Zurbarán. » Tout son travail plonge entièrement dans les grandes heures du Christianisme triomphant mais, au-delà des passages nécessaires des textes sacrés, ses compositions révèlent un sens du détail, de la vie et de la liberté qui dépasse de très loin la lecture uniquement religieuse de son œuvre et exalte l’infinie beauté de la vie dans ses plus légers détails.

Jésus et Marie dans leur maison de Nazareth (vers 1640)

Le Blanc chez Zurbarán, on pourrait en parler pendant des heures. Il est partout, Sainte Face, linge pudique sur le corps de Jésus, aube pour les moines, suaire des saints martyrs, nappe immaculée de leurs réfectoires, mais aussi fleur de lys virginale, tasse à eau, linge à repriser, panier d’oeufs frais ramassés, plumes des ailes d’anges ou de pigeons, toison de l’agneau insouillé. On pourrait ainsi déjà passer d’heureux moments à chercher sur les toiles pendues aux cimaises de l’espace Napoléon ces éclats de lumière qui les font vibrer. Comme si toujours, même dans les moments les plus sombres, même au moment du martyre, même au moment de la mort, on pouvait ce fier à cette étincelle de vie.

Face au blanc, bien sûr, il y a l’ombre et la couleur. Là encroe, Zurbaran est le maître, maître de ce noir profond qui dessine les contours, maître des bruns, des rouges, des roses, des oranges. Peu de bleu, peut-être le ciel est-il encore en deuil alors l’Inquisition tient l’Espagne et ses empires sous son joug.

Visiter l’exposition du Louvre, c’est comme pénétrer dans une grotte où l’œil d’un géant vous scrutait. Il apparaît à travers la meurtrière qui permet à l’exposition consacrée à Zurbaran de communiquer avec « Sculpter la couleur », une vision de cette sculpture processionnelle religieuse qui fleurit dans l’Espagne du XVIIe siècle, notamment pendant la Semaine sainte. Et dont l’on peut contempler quelques uns des exemples les plus marquants, comme le Camino del Calvario (le Chemin du Calvaire) réalisé par Gregorio Fernándes (1576-1636), venu pour la première fois du Museo nacional de Escultura de Valladolid et présenté dans son intégralité, avec la figure marquante de Sainte Véronique ou encore un Saint-Jean Baptiste, présenté sous les traits d’un jeune et beau berger.

Francisco de Zurbarán a grandi dans cette Espagne tellement religieuse. Né en 1598 dans le village de Fuente de Cantos, au Nord de Séville, il se forme dans l’atelier de Pedro Díaz de Villanueva où il côtoie déjà les artistes les plus prestigieux comme Juan de Roelas, Alonso Cano ou Diego Velázquez. Il se fait tant et si bien connaître qu’en 1629 le conseil municipal l’invite à s’établir avec sa famille et son atelier. Il est le peintre des ordres monastiques à Séville et son influence va dépasser les océans. En ce début de XVIIe siècle, Séville, cœur du commerce vers les Amériques et centre économique et culturel de l’empire espagnol, est la quatrième ville les plus peuplée d’Europe. Entre 1598 et 1621, sous le règne de Philippe III, elle connaît une période de stabilitéet de paix, la Pax Hispanica. En 1580, elle compte 24 couvents d’hommes et 19 de femmes. Zurbaran trouve là de quoi exercer son art, tout particulièrement au couvent dominicain de San Pablo qui lui passe sa première commande magistrale : 21 tableaux représentant les pères de l’Église et la vie de saint Dominique de Guzmán, fondateur de l’ordre. L’année suivante, en 1627, il réalise pour eux, le Christ en Croix. C’est lui qui accueille le visiteur dans un pièce à la scénographie sobre évoquant la la sacristie du couvent où il se trouvait jadis. Son réalisme saisissant, sa profonde humilité, l’abandon de son corps, dont la nudité est juste protgée par un périzonium -le linge blanc qui lui ceint la taille-, tout concourt à une émotion et à une humanité mystique.

Quelques années plus tard, les mercédaires du couvent Nuestra Señora à Séville font également appel à Zurbaran pour préparer les célébrations de canonication de Saint Pierre Nolasque (1189-1256), leur fondateur. Il réalise notamment pour eux le portrait de Sérapion Scott, le premier martyr mercédaire. Ce jeune noble originaire des îles britanniques avait accompagné Richard Cœur de Lion en Palestine et s’était dévoué à la cause des captifs chrétiens. Après avoir mené avec succès plusieurs campagnes, il fut fait prisonnier à Alger et crucifié le 14 novembre 1240. Là encore, Zurbaran figure l’abandon de celui qui s’en remet à la volonté divine, la tête inclinée comme l’était celle du Christ, son corps revêtu de l’habit de l’ordre, symbole de sa fidélité.

Saint Sérapion (vers 1628)

Beaucoup de religieux, car c’était bien là qu’étaient les commandes et il n’était pas pensable de s’en détacher en ces premières années. D’ailleurs, le succès sévillan de Zurbarán lui permet, non seulement de multiplier les commandes, mais aussi de bénéficier du titre de Régis Pictor, autrement dit de Peintre du Roi. A Madrid, il réalise la décoration du palais du Buen Retiro, lieu d’agrément de Philippe IV et sa cour. Il peint de nombreuses figures mythologiques, Hercule, Samson, et cette étonnante Tête colossale. Une toile de 2,46 mètres de hauteur par 2,05cm de large qui se trouvait dans l’un des escaliers du palais. Le museo nacional del Prado l’a prêtée au Louvre. De la même période sont également une Annonciation et une Adoration des bergers réalisées pour la Chartreuse de Jerez de la Frontera, proche de Séville, l’une des plus importantes commandes de sa carrière. Des œuvres ambitieuses et d’une grande puissance figurative où l’ensemble de son vocabulaire pictural s’affirme : l’expressivité et le modelé des visages, la couleur des vêtement. Il y a aussi cette manière avec laquelle Zurbarán affirme discrètement son identité : le cartouche blanc qui signe ses toiles, les lys blancs et le panier d’œufs qui évoquent le quotidien. Et aussi deux autres éléments très personnels : l’enfant qui porte l’aiguière, qui serait le portrait de son fils, Juan. Et enfin, cet agneau aux pattes liées.

Avec ce petit jeune bélier mérinos aux pattes ligotées, Zurbarán, délibérément, franchit les styles. On l’a rencontré dans l’Adoration des Berges, comme une offrande apportée à l’enfance Jésus et aussi comme un symbole mystique de l’enfant. Dans cette autre toile, il s’affirme seul, grandeur nature, d’abord sous le titre Agnus Dei, puis simplement comme le Borreguillo, le Petit Mouton « Cet agneau inanimé, les pattes attachées, est pourtant bien vivant, relèvent les commissaires. L’attention au rendu de la laine subtilement éclairée et la sobriété du fond sombre devant lequel il se détache, rendent plus réelle encore l’illusion de sa présence. Si le tableau s’apparente à une nature morte, le spectateur du 17e siècle ne pouvait ignorer la référence religieuse de cet agneau qui semble sacrifié sur un autel, métaphore habituelle du Christ acceptant sa mort pour le Salut de l’humanité. »

Le parcours de l’exposition, organisé en sept sections aborde ensuite le défilé des Saintse martyres, Marguerite d’Antioche ou sainte Agathe de Catane, vêtues comme les élégantes Andalouses, tout comme le corpus des Natures Mortes. En ces années, un florissant marché artistique se développe à Séville, porté par les bonnes fortunes des habitants. Les commanditaires aiment ces portraits où les Saintes leurs ressemblent tout comme les natures mortes qui permettent à la fois de montrer le raffinement et la beauté des objets du quotidien, tout en laissant libre cours à une méditation métaphysique sur le symbolisme et le cours du temps qui passe.

L’exposition permet de comprendre ainsi combien Francisco de Zurbarán compte, avec Diego Velázquez et Bartolomé Esteban Murillo, parmi les peintres espagnols les plus importants du XVIIe siècle. « D’abord considéré comme un caravagesque marqué par l’ascétisme monastique, il a progressivement été reconnu au XXe siècle comme un coloriste prodigieux et célébré pour son style très personnel, qui allie la simplification des volumes à un naturalisme saisissant », rappelle Charlotte Chastel-Rousseau qui réserve aussi une place à la courte production de son fils Juan de Zurbarán (1620- 1649). La plaque de cuivre, sur laquelle sont peints ces raisins, confère un aspect précieux et lumineux au tableau. Le sujet est peut-être une allusion à une anecdote célèbre de l’histoire de l’art: Zeuxis, peintre immensément renommé de l’Antiquité grecque, aurait peint une grappe de raisin de façon sí fidèle que les oiseaux, trompés par son talent artistique, tentèrent d’en picorer les grains.

Dans ses dernières années, l’art de Zurbarán se fait plus encore précis et délicat. Il introduit dans sa peinture de nouvelles thématiques avec des scènes d’intimité familiale montrant l’Enfant Jésus et la Vierge Marie, accompagnés de saint Joseph. C’est l’Évangile en famille. La lumière, le modelé des visages et des corps y sont particulièrement nuancés et expressifs, telle cette petite Vierge enfant, dans ses travaux d’aiguille, entourée d’objets représentés avec une grande précision. Ou encore cette scène de vie entre Jésus enfant et Marie dans leur maison de Nazareth. Jésus est représenté alors qu’il vient de se piquer le doigt en tressant une couronne d’épine. Marie le contemple avec une forme de préscience, ou de résignation, cependant qu’un énigmatique bol rouge est placé à ses pieds.

Il ne faut pas oublier non plus que pendant toutes ces années, Zurbaran est à la tête d’un vaste atelier tourné d’abord vers le marché des ordres monastiques sévillans, puis se diversifiant du côté de la cour royale et des établissements espagnols des Amériques, « Car Séville est une des capitales économiques du pays, rappelle Charlotte Castel-Rousseau. C’est là qu’abordent les vaisseaux qui ont traversé l’Atlantique, les cales emplies de cochenilles. Autant que l’or du Pérou ou l’argent du Mexique, ce petit insecte, convenablement broyé, produit un pigment carmin extrêmement onéreux qui contribue à la fortune de ceux qui en font commerce. Lesquels sont également de potentiels acheteurs de tableaux, qu’ils apprécieront d’autant plus qu’ils y retrouvent leur couleur préférée. »

Asher et Joseph (vers 1640)

C’est d’ailleurs au Pérou que se trouvent toujours aujourd’hui le plus grand nombre de tableaux provenant de ses ateliers. Entre 1636 et 1649, Zurbarán y a expédié par voie maritime plus de 120 toiles, tout spécialement à Lima. Il pourrait ainsi, d’une certaine manière, ressembler, au Don Rodrigue du Soulier de Satin que Paul Claudel décrit à la fin de sa vie comme un exportateur enrichi dans le commerce d’œuvres pieuses mais aussi comme un idéaliste absolu, qui mourra en mendiant de l’éternel. L’un de ses derniers tableaux représente d’ailleurs un vieux peintre toume avec ferveur son visage vers celui de Jésus.

Le Christ en croix avec un peintre (vers 1655-1660)

Pratique :

Zurbarán, 1598-1664, du 7 octobre 2026 – 25 janvier 2027, au Musée du Louvre, Aile Napoléon.

Un magnifique catalogue permet de retrouver toutes ces oeuvres et offre des gros plans et des points de vue, précis, avec une très grande qualité d’impression. Co-édition Le Seuil-Le Louvre, 45€.

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