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Sur les pas de Robert Capa, photographe de légende

Le Musée de la Libération-musée du général Leclerc musée Jean Moulin consacre une formidable exposition à Robert Capa qui fut, comme dit la légende, « le plus grand photographe de guerre ». Le plus grand, difficile à savoir, mais un modèle, à étudier, et le plus célèbre, c’est certain. Sylvie Zaidman, directrice du musée, Michel Lefebvre, journaliste et collectionneur assisté par Kevin Desurmont, se sont attachés à le montrer en retraçant son parcours unique et en retrouvant dans les si riches archives du musée de la Libération, un document unique. Ce film qui suit le reporter dans les rues de Paris pendant ces journées d’août 1945 montre bien la force de son travail, au plus près de son sujet. L’exposition continue de tisser le mythe de cet homme qui avait le goût du faste et du risque et ressentait ce besoin intense de regarder, frôler, la mort, quitte à s’y brûler lui-même. Une phrase résume la pensée de ce soldat de l’image qui s’est fait le témoin des guerres du XXe siècle et est tombé à 41 ans en Indochine : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Une visite passionnante et indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la photo, à Paris et au métier humble et passionnant de reporter de guerre.

Le reporter de guerre qui a fait tous rêver tous les photographes, c’est Robert Capa. Mais Robert Capa n’existe pas vraiment, c’est le personnage créé par un jeune Hongrois et sa compagne Gerda Taro ( de son vrai nom Gerta Porohylle, 1919-1937) qui est entré dans la gloire. Endre Ernö Friedmann, de son vrai nom, était né le 22 octobre 1913 à Budapest dans une famille juive, il avait trois petits doigts, aimait jouer au Poker et avait commencé son métier de photographe en 1931 à Berlin, après avoir traversé l’Europe de l’Est. Beau parleur et belle gueule, il savait un peu tout faire, même poser pour les romans photos dont l’un dont il fut le héros. En Hongrie, le jeune Endre fréquente les milieux progressistes opposés au nouveau régime autoritaire.

Rapidement, Endre Friedmann laisse définitivement la place à Robert Capa. Les événements vont propulser sa carrière. En juillet 1936, un putsch militaire menace la République espagnole. Le gouvernement français choisit la neutralité, mais la gauche prend le parti des républicains. Gerda Taro et Robert Capa partent en Espagne avec leurs appareils, un Rolleiflex et un Leica. Le couple se sépare, tout en continuant à travailler ensemble.

Tout bascule en juillet 1937 lorsque Gerda Taro, blessée à Brunete, meurt. En dépit de ce bouleversement, la carrière de Robert Capa connaît un véritable essor. La renommée internationale vient en 1937, alors que la République espagnole se bat désespérément et que l’Europe se dirige inexorablement vers la guerre. Avec Gerda Taro, peut-être, il a aussi compris et étudié la beauté des corps dans le travail, dans l’effort, voire dans la mort, comme dans cette photo du soldat républicain fauché par une balle qui fait le tour du monde.  » Publiée en France par VU en septembre 1936, par Life aux États-Unis en juillet 1937 et en couverture du livre Capa Death in the Making, paru en 1938, elle symbolise la vulnétabilité de la République face aux militaires rebelles. Cependant il s’agit selon toute vraisemblance d’une photographie prise lors d’un exercice », relève Sylvie Zaidman.

L’exilé, sans un sou mais riche d’enthousiasme, est devenu célèbre. Il a réussi professionnellement, mais sa vie privée est affectée par la mort de Gerda Taro. Ils ont passé une partie de leurs belles années en Europe, et notamment à Paris, comme le montre cette photo où on les voit tous les deux attablés à la terrasse du Dôme, près de Montparnasse, en 1934. La déclaration de guerre le remet sur les chemins de l’exil, ses amis sont dispersés, son atelier parisien, rue Froidevaux, est fermé. «Je n’avais plus aucune raison de sortir de mon lit», écrit-il. Il observe l’inexorable bascule de l’Europe vers la Guerre . Les États-Unis, en 1939, ne sont qu’une étape. Soucieux de continuer à travailler, porté par son engagement antifasciste, Capa veut retourner sur le terrain. En 1941, il part pour Londres. En 1943, il est en Afrique du Nord, puis en Sicile et remonte avec les troupes alliées jusqu’à Anzio, près de Rome. Des photographies de combats, de soldats, de blessés, de femmes éplorées jalonnent son parcours.

C’est ainsi qu’il se retrouve seul reporter volontaire à bord d’une barge lors du lancement de la campagne Overlord sur la plage d’Omaha Beach, le 6 juin 1944. Cette journée le fait véritablement entrer dans la légende, explique Sylvie Zaidman  » Le 5 juin 1944, les quatre photographes civils accrédités, dont Capa et Bob Landry pour Life, sont répartis pour couvrir les plages du Débarquement. À bord de l’USS Chase, Capa navigue vers Omaha Beach. Il débarque avec les soldats au petit matin du 6 juin. L’arrivée sur la plage normande est effrayante : sur les 10000 tués ou blessés ce jour-là, un quart le sont à Omaha Beach. Sous les tirs allemands, au milieu des cadavres et malgré sa peur, il prend quelques vues avant de regagner le Chase. Au final, il n’y a que 10 vues réalisées par Robert Capa, ce qui est la marque d’un véritable exploit compte tenu de l’environnement de guerre. Un audiovisuel expliquant ces images accompagne l’exposition. »

Les troupes américaines prennent d’assaut la plage d’Omaha Beach lors du débarquement, Normandie, France 6 juin 1944

Dans le sillage du débarquement, Capa est aussi le seul photographe à suivre la Deuxième DB lors de la Libération de Paris, à la fin du mois d’août suivant. C’est là que la commissaire Sylvie Zaidman et ses équipes ont réalisé ce formidable travail d’enquête sur les pas de Capa au milieu des combats.  » De nombreuses heures de visionnage et d’analyse de films d’archives réalisés les 25 et 26 août 1944 dans les rues de Paris, ont récemment conduit à une découverte. On voit parfois passer Robert Capa devant l’objectif, accompagnant l’entrée de la 2e division blindée dans Paris, photographiant les combats, prenant des vues du défilé de la Libération. On comprend vraiment son travail, sa manière de se positionner, au plus près de l’action, du risque, son art de l’esquisse, sa passion pour l’image. Et même ses interventions auprès des soldats, comme cet échange surréaliste entre un soldat allemand et Capa qui l’incite à se rendre. C’est un documentaire essentiel pour ceux qui s’intéressent à la photo de reportage.

Et puis, on cru que c’était la paix. Capa devint le photographe des stars, des lieux mondains où la Jet Set se retrouvait. Avec sa tête bouclée et son regard de braise, il a tenu les plus belles femmes dans ses bras, dont Ingrid Bergman, la star d’Hollywood avec qui il partage deux ans de passion secrète, entre 1945 et 1947, et qui disait de lui : « Amoureuse, je ne l’ai été que de Capa. »

« Amoureuse, je ne l’ai été que de Capa. »

Que deviennent les photographes de guerre dans un monde en paix ? En 1946, Capa est célèbre. Il obtient la nationalité américaine en mai, et le général Eisenhower le décore de la Medal of Freedom (médaille pour la Liberté) l’année suivante. Devenu photographe de cinéma et de mode, il s’engage également dans la création de l’agence Magnum en mai 1947, à New York, avec des amis de longue date, photographes reconnus (Henri CartierBresson, Chim, George Rodger, William et Rita Vandivert, Maria Eisner). Grâce à l’agence, chaque photographe reste propriétaire de ses images et contrôle l’utilisation de sa production. Il reprend le chemin des champs de bataille en 1948 et se rend trois fois en Israël. C’est une époque difficile : il doit gérer l’agence Magnum et conforter sa légende, malgré de violentes douleurs au dos. En 1953, ses sympathies communistes lui valent des difficultés pour renouveler son passeport.

À son ami « Chim », il dit qu’il s’ennuie à Biarritz et exprime sa volonté de « reprendre son vrai travail, et vite ». Dans le même temps, il dit aussi « j’espère rester au chômage comme photographe de guerre jusqu’à la fin de ma vie ». Mais qui le croit ? La guerre est une maîtresse exigeante. Début 1954, alors qu’il présente Magnum au Japon, le magazine Life cherche un reporter pour se rendre en Indochine. Encore une fois, il se porte volontaire pour rejoindre le Tonkin. Le 9 mai, il débarqe à Hanoï. Deux jours avant, Diên Biên Phû est tombée. Capa se rend à Nam-Dinh, un point stratégique de l’empire colonial, forteresse qu’avaient investi les sections d’élite voulue par le général de Lattre de Tassigny pour contrôler les Delta du Fleuve Rouge et où le fameux Roger Vandenberghe formait les « tigres noirs » du Commando 24. Deux semaines après Diên Biên Phû, le roc de Nam Dinh, comme l’appelait le général Leclerc, était l’ultime bastion où les troupes françaises pouvaient encore tenter de se maintenir.

Voici donc Robert Capa en chemin vers Nam-Dinh que 85 kilomètres séparent d’Hanoï. Il réalise pour le magazine Life un reportage sur la récolte du riz, qu’il propose d’intituler « Riz amer ». Le 21 mai, ses pas le portent vers le cimetière militaire. Là reposent les morts de sept ans de combats. Les milliers de croix sont blanches, il en saisit le vertigineux alignement et les ombres que dessinent le soleil au zénith. Pourquoi est-il venu ici ? Peut-être pour rendre visite à la tombe 263, où repose Vandenberghe ? Sur l’un de ses clichés, deux groupes se côtoient. Trois jeunes militaires français, têtes nues, béret bas. Deux fixent une tombe. Au sol, près de la terre fraîchement retournée, un bébé fixe la troupe entre deux femmes accroupies, dont l’une porte le turban, signe de veuvage. Capa fait le point entre les croix, sur les visages défigurés par la douleur des Tonkinoises dont l’une serre son bébé dans les bras.

Trois jours plus tard, le 24 mai, depuis le camion qui le transporte, encadré par deux motos, Capa regarde l’autre côté de la route. Dans le nuage de poussière soulevé par l’escorte, une femme en robe blanche marche à pas lents, paisible sous son ombrelle noire. Elle pourrait se faire écraser, elle aussi. Elle est belle comme l’absence. Il appuie sur le déclencheur. Le 25 mai, il quitte Nam Dinh en compagnie de John Maklin, reporter au Time et de Jim Lucas, correspondant de guerre. Il emporte avec lui un Contax chargé en noir et blanc, et un Nikon, en couleur, comme il aime le faire. Près de Phủ Lý, le convoi emprunte un chemin de terre bordé de rizières en direction de Thái Bính. Il demande à descendre du véhicule et se déporte de quelques pas pour photographier les soldats. Des hommes marchent, des militaires avec de grosses carrures, un autre en short, fusil baissé sous le bras, la pagaille. Le point est fait sur un soldat colonial, debout, très jeune. On reconnaît son casque rond, ses yeux en amande. Il fixe au sol une forme dont les autres se détournent, un autre qui lui ressemble, un enfant, déjà, un cadavre.

Robert Capa gravit une digue qui longe la route pour observer peut-être la difficile progression des hommes dans les rizières ? Il ne voit pas la mine antipersonnel qui explose sous ses pieds. Le 26 Mai, entre les blessés vietnamiens évacués par avion, Chrisfer, alias Fernand Jentile, opérateur du Service Presse Information (SPI), ancêtre de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), photographait le retour de sa dépouille mortelle dans un véhicule militaire à Hanoï. Ses obsèques y furent célébrées le 28 mai.


PRATIQUE : Robert Capa, photographe de guerre, du 18 février au 20 décembre 2026

Musée de la Libération de Paris – Musée du général Leclerc – Musée Jean Moulin
4, avenue du Colonel Henri Rol Tanguy (Place Denfert Rochereau) 75014 Paris
01 71 28 34 70
Du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Collections permanentes en accès gratuit, Visite du PC Rol-Tanguy gratuit sur réservation sur place.
Tarifs : Plein tarif : 11 euros
Tarif réduit : 9 euros
Aide à la visite disponible sur place.

A noter conférences et balades urbaines, guidée par une conférencière sur les traces
de Capa à Paris.
Visites guidées par un guide conférencier du musée.

Conférences : Mars 2026 : Les réfugiés juifs antifascistes entre les deux guerres à Paris
Avec Zoé Grumberg, historienne et Michel Lefebvre, co-commissaire de
l’exposition « Robert Capa. Photographe de guerre » ; Avril : Les photographes du Front populaire
Avec Françoise Denoyelle et Tangui Perron, historiens ; Mai : Femmes photographes de guerre
Avec Fanny Schulmann, conservatrice, Victoria Aresheva, commissaire
d’exposition à la MEP, Floriane Germain, chef du service des publics de l’ECPAD,
Véronique de la Viguerie, photo-reporter ; Juin : La solidarité avec l’Espagne républicaine (auditorium de l’hôtel de ville) ; Septembre : Les Capa studies ou les nouvelles sources de recherche sur
Capa ; Octobre : Les photographes de la guerre d’Espagne en BD.


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