La nouvelle moisson de la Villa Dufraine s’annonce rêveuse, soyeuse et joyeuse. Pendant dix mois, les lauréats de cette résidence orchestrée par l’Académie des beaux-arts, ont vécu retranchés dans cette résidence secrète, nichée au creux de Chars, petit village du Val d’Oise. Comme pour les autres éditions, les dix artistes et leur commissaire, Valentina Ulisse, s’était fixé un thème, le Décaméron, chef d’œuvre de la littérature italienne du XIVe siècle, pour exprimer leur univers. La galerie Vivienne, et le pavillon de l’Arsenal, présente le fruit de leurs recherches et de leurs créations, du 15 octobre au 21 novembre 2026. Un bain de jouvence, revendicatif, féministe et inspirant.

Grâce à la générosité de Louis Dufraine, l’Académie des beaux-arts possède depuis 1937 la Villa Dufraine, située dans le village de Chars (Val d’Oise), qu’elle a dédiée depuis les années 1950 à l’accueil d’artistes en résidence. En 2022, elle a supervisé une rénovation complète de la propriété dans le but d’accueillir dans les meilleures conditions les artistes d’aujourd’hui. Après Jean Cardot, puis Muriel Mayette-Holtz, Jean-Michel Othoniel, directeur de la Villa Dufraine depuis le 22 septembre 2021 et secondé, dans sa mission, par Françoise Docquiert, correspondante de la section de sculpture de l’Académie des beaux-arts, a souhaité proposer pour ce lieu un modèle de résidence inédit en accord avec l’esprit et la situation géographique de la Villa. Ce programme consiste à accueillir chaque année un collectif composé d’une dizaine d’artistes au plus et d’un commissaire autour d’un projet d’exposition.
Après Nest en 2024, et Eruption Exposure en 2025, avec « Un Soleil à peine voilé », la Villa Dufraine a réuni à partir du 1er avril 2026 un collectif réuni autour de Valentina Ulisse. Yannis Briki, Sacha Collin Rivière, Lucie Drazek, Heloïse Farago, Lina Filipovich, Maïlys Moanda, Liselor Perez, Giancarlo Pirelli, Berni*e Poikāne et Nicolas Quiriconi ont développé le projet « Boccaccesco » inspiré du Décaméron de Giovanni Boccaccio, chef-d’œuvre de la littérature italienne du XIVᵉ siècle. « A partir de ce texte fondateur, nous avons imaginé une fabrique de contes contemporains qui prolonger l’esprit du Décaméron en questionnant notre monde à travers l’art de raconter des histoires », explique Valentina Ulisse, qui connaît les fables du Decameron depuis son enfance italienne.

Dix récits pendant dix journées – pour un total de cent nouvelles – composent le Décaméron, chef-d’œuvre de la littérature italienne du XIVe siècle. L’auteur Jean Boccace imagine cette fiction comme une riche comédie humaine de la société de son temps, mêlant tromperies et vertus. Dans le Decameron, en 1348, la peste ravage la ville de Florence. Dix jeunes gens de la noblesse florentine cherchent à échapper à la mort en se retirant dans la campagne de Fiesole, à quelques kilomètres de la capitale toscane. Là, pendant plusieurs jours et pour se divertir durant ces heures sombres, ces jeunes se retrouvent chaque jour et se racontent des histoires: une par personne, tantôt sur un sujet libre, tantôt sur des sujets choisis par la compagnie. Le Décaméron a fourni le cadre narratif du projet commun et permis de réimaginer des mythes et fables d’hier et d’aujourd’hui.


Le collectif d’artistes s’est nourri de cette source littéraire tout en s’en distanciant, explorant son contexte historique, son ton satirique et ses récits – parfois réécrits, parfois capturés en images -, tout en faisant résonner le lien entre intérieur et extérieur à travers les motifs du jardin et de la maison, lieux propices à la fabulation. À l’image de l’imaginaire de Maïlys Moanda, qui évoque l’âge de l’enfance, comme celui des abus et du voyeurisme subi, ou de Yannis Mohand Briki qui reconstitue l’ambiance des soirées de contes dans la culture kabyle, à travers quelques créations et un film animé où il évoque la figure de l’ogresse.
Giancalo Pirelli, lui, s’est passionné pour le thème du joueur de flûte de Hamelin. Son intérêt se porte sur la charge symbolique et les propriétés physiques de certaines couleurs et matières. Il emploie ainsi le rose fluorescent, couleur qui fut source de discrimination sous le Nazisme – avec le triangle rose cousu sur les vêtements des homosexuels- avant de devenir un symbole de libération pour les mouvements comme ACT UP. Il utilise aussi le jaune pâle, à base de soufre, « cette substance employée par le passé pour brûler plus rapidement les condamnés au bûcher » et de cuivre.

« En italien, le terme Boccaccesco – d’après l’auteur Boccace – désigne une histoire marquée par une gaieté licencieuse, en référence au caractère grivois des nouvelles du Décaméron, explique la commissaire Valentine Ulisse. Mais il peut aussi indiquer tout ce qui sort des codes et qui frôle l’absurde: avec une acception positive, il qualifie ici l’ensemble de contes renversés que les artistes ont imaginés. À la manière d’un chansonnier que l’on feuillette, les récits interprétés par les œuvres exposées se succèdent et se répondent au sein du parcours d’exposition, avec le même rythme dense et articulé que celui des contes de Boccace. Le public est invité dans un univers provocant et burlesque. Imaginé comme une fausse pièce de théâtre, avec ses mises en scène et ses cou-lisses, un intérieur domestique est ici rejoué, évoquant celui où, pendant huit mois de résidence, arts et vie ont fusionné. Dans l’espace de la galerie Vivienne, la narration se déploie entre différents espaces délimités par des rideaux et les extérieurs, situés aux marges de la galerie, séparés par des châssis de décor scénique. Aux visiteurs et visiteuses de se frayer un chemin parmi les nombreux sentiers possibles de ce labyrinthe d’histoires, à relire encore et encore. »



En avançant, on découvre ainsi l’univers d’Héloïse Farago. La pétillante jeune femme emprunte aux nouvelles du Décaméron, le goût de la satire et du grotesque et s’empare de cet imaginaire botanique, donnant vie à des couples queer de cerises, choux ou asperges. En dessin, perles et rubans, ces personnages décorent des napperons pour gâteaux, objets domestiques où elle puise habituellement formes et inspiration. Pour abriter ses couples de légumes, Héloïse Farago réinvente la Kitchen Doll, cuisine miniature logée dans un corps de femme. Là où ce jouet assignait le corps féminin à l’espace domestique, l’artiste le transforme en architecture féministe. Telle un carillon géant, la céramique s’accompagne d’une reprise des «folies» traditionnelles à l’omnichord, loufoque instrument des années 1980.

Quelques contes plus loin, Lina Filipovitch a conçu un vitrail gothique où des créatures chimériques se mêlent en un dense bouque.

À la cinquième journée du Décaméron, Boccace évoque l’histoire de Nastagio degli Onesti, épris d’une femme qui repousse son amour. Lors d’une promenade, il assiste à une scène terrifiante: une jeune femme, poursuivie par des chiens et un cavalier -son ancien prétendant, est tuée avant de ressusciter aussitôt pour revivre indéfiniment ce supplice. Il s’agit d’un châtiment divin infligé à la femme pour avoir refusé les avances de l’homme. Comprenant le parti qu’il peut en tirer, Nastagio organise un banquet au même endroit, invitant la femme qu’il aime. Terrifiée à l’idée de subir ce sort, elle accepte enfin de l’épouser. Lucie Drazek a choisi ce conte pour lui inventer une autre fin. Dans son dessin à l’encre, la femme pourchassée est ici représentée enlacée à l’un des chiens qui la poursuivent, unis par le compagnonnage. Ses blessures sont soignées par des tatouages, comme ceux dessinés sur la peau des victimes de traumatismes physiques ou psychiques. Chiens et chiennes sont aussi récurrents, endossant les rôles de gardiens ou guides et marquant la frontière entre la vie et la mort.



Une conversation se tisse entre les contes de la brigade d’artistes et les anciennes éditions du Décaméron, prêt exceptionnel de la BnF et l’histoire continue à la Bibliothèque de l’Arsenal pour un deuxième volet de l’exposition.



En pratique
Boccaccesco
La Galerie de l’Académie des beaux-arts (Galerie Vivienne – Paris IIe) Du 15 octobre au 21 novembre 2026
Du lundi au samedi – de 12 heures 30 à 19 heures
Entrée libre et gratuite
Cette exposition bénéficiera d’un prolongement à la Bibliothèque nationale de France (BnF), sur son site de l’Arsenal, qui proposera au public une conversation entre les œuvres réalisées au cours de la résidence à la Villa Dufraine et les anciennes éditions du Décaméron, conservées à la BnF.
Bibliothèque de l’Arsenal (BnF), entrée des lecteurs (Place Teilhard de Chardin, Paris IVe)
lundi (14-19h), mardi-vendredi (12h-19h), samedi (12h-18h) du 16 octobre au 21 novembre 2026