EXPO PARIS SAGESSES

« Un Soleil à peine voilé », le désastre, le désir et l’aurore.

Reclus volontaires, pendant huit mois, dans la Villa Dufraine à Chars (Val d’Oise), la nouvelle promotion des artistes lauréats de l’Académie des Beaux Arts, réunis par l’Académicien Jean-Michel Othoniel, présentent les fruits de leur travail et de leurs réflexions dans le cadre d’une exposition baptisée, « Un soleil à peine voilé ». En 2024, leur prédécesseur, le collectif Nest s’était intéressé à la notion du « Malgré tout » et avait investi des locaux dans l’enceinte de la Monnaie de Paris, sur la rive gauche de la Seine. Cette année, l’événement se tient rive droite dans les nouveaux locaux de la galerie Vivienne, derrière les jardins du Palais Royal et plonge artistes et visiteurs dans une unité de lieu et de temps : notre planète au lendemain d’une éruption solaire. Instructif et disruptif.

C’est une exposition discrète et souterraine. Pourtant, si vous êtes ou si vous passez à Paris, il faut y courir, pour apprendre, pour réfléchir, pour vous émerveiller et pour vous faire peur. Elle est le fruit du travail et des réflexion d’un collectif de huit jeunes artistes, emmenés par le commissaire de l’exposition Andy Rankin. Il s’en explique en leur nom dans un tableau, délibérément « apocalyptique » qui mérite que l’on prenne le temps de le lire, comme on lit Malvil, le roman de Robert Merle ou le  Bateau ivre de Rimbaud sur les murs de la rue Férou.

APOCALYPSE: Du grec ancien anokáruis, apokálupsis, nom grec signifiant «action de révéler», dérivant lui-même de apokaluptein, « découvrir» ou « dévoiler». anó apo (« de » ou « qui provient de ») préposition et préfixe, qui indique l’éloignement, le détachement, etc. Kaluptein: « couvrir » ou « voiler »

Nous sommes nés entre la chute du mur de Berlin et celle des tours jumelles. Nous, générations Y et Z, n’avons pas seulement connu la fin de l’alphabet: nous avons grandi dans l’ombre du déclin des empires soviétique et américain. A l’école, on nous récitait La Fin de ¡Histoire de Fukuyama, tandis que les musées voyaient leurs textes systématiquement répétés du préfixe « post », comme pour mieux nous rappeler que la fête était finie. Dorénavant, sur nos écrans, une crise en chasse une autre: financière, sanitaire, politique, diplomatique, écologique. Les fake news se propagent de façon exponentielle dans les brouhahas de nos téléphones, tandis que les Ouïghours, les Congolais et les Gazaouis sont massacrés dans un silence assourdissant. Plutôt que de chercher à désigner et à juger les véritables responsables de ces atrocités, nos démocraties occidentales, à bout de souffle, n’ont de cesse que de se déchirer, rejetant leurs fautes sur les plus précaires, les plus marginalisés, les plus vulnérables. Notre mode de vie a ainsi conduit à la disparition de 82% des mammifères sauvages, alors que plus aucune goutte de pluie qui tombe sur la surface de la planète n’est potable? et que nous ingérons l’équivalent d’une carte bancaire en microplastique par semaine. Il est temps de questionner ce que nous ont légué les générations précédentes.

Jadis, nos ancêtres redoutaient la fureur divine et la fin des temps proclamée par les prophètes. Puis la science endossa le rôle de mauvaise augure : d’abord en créant la bombe atomique, dont la force a le pouvoir d’anéantir des milliards d’êtres humains par la simple volonté d’un seul mortel ; ensuite à travers le règne des chiffres, calculs et statistiques révélant la situation critique dans laquelle se trouve notre planète, pour présager la disparition prochaine de nos civilisations mortifères. En ces temps incertains, où les oracles du GIEC tracent pour nous l’horizon de la fin, ne reste qu’une seule question obsédante: comment réagir ? Que faire quand on veut s’épanouir dans un monde qui se sait condamné ? Que faire quand la réalité est dépassée par la fiction dans son horreur ? Que faire quand les anticipations terrifiantes de Black Mirror et de 1984 deviennent des bandeaux sur les chaînes d’information en continue? Nous ne pouvons plus nous satisfaire des réactions du siècle dernier, entre attentisme, sarcasme et nihilisme, car, comme le remarque justement Michaël Foessel: « le monde dont on attend fiévreusement a disparition n’est pas le même que celui dont on espère qu’il se transformera vers le mieux ».

Il nous faut trancher les fils de la fatalité, afin que les Moires, désœuvrées, soient contraintes d’imaginer d’autres possibles. En de telles circonstances, il est impératif de se souvenir de l’étymologie du mot crise, qui en grec ancien ne désignait pas seulement l’acmé d’une maladie, mais surtout le jugement porté sur celle-ci pour la soigner. Que nos crises soient donc fécondes de métamorphoses, qu’elles deviennent autant d’occasions d’inventer d’autres futurs !

De cet élan est né ERUPTION EXPOSURE: un éclair zébrant la nuit de la permacrise. Si les chiffres et les probabilités nous annoncent le pire, nous choisirons les lettres pour raconter autrement les potentialités et écrire de la poésie. Si nos sociétés se polarisent, nous ne céderons pas à la division: nous nous constituerons en collectifs autonomes et inclusifs. Si ce monde s’effondre, nous refuserons la résignation et nous en inventerons d’autres, comme nous y exhorte si bien l’ambigu Philip K. Dick: « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres ». Nous ne sommes pas la génération de la fin des temps, nous sommes celle des aurores, des renaissances, des mondes encore tapis dans le creux de nos imaginaires, impatients d’être dévoilés.

À l’origine de nos réflexions communes s’est ainsi dressée l’hypothèse d’une méga-éruption solaire. Ce phénomène, bien que connu des savants, reste toutefois peu documenté. Nous sommes de ce fait extrêmement mal préparés face à ce risque. Le Soleil, astre nourricier et destructeur, est une fournaise d’hydrogène dans laquelle se produit des réactions nucléaires. Ces convulsions s’exaltent parfois, créant alors des tempêtes solaires colossales dont les torrents d’ondes, de particules, et de radiations s’éjectent dans l’immensité de l’univers. La Terre se trouve régulièrement sur le passage de ces foudres invisibles. L’atmosphère et la magnétosphère canalisent l’immense majorité de ces collisions insaisissables. Si le flot électromagnétique est trop puissant, il peut traverser les couches protectrices de notre planète. L’unique manifestation dun cataclysme de grande ampleur s’est produit en 1859, et a pris le nom de l’astronome qui a observé de singulières taches annonciatrices sur le Soleil. L’événement de Carrington® a duré plusieurs jours durant lesquels des aurores boréales ont chamarrés le ciel sous de nombreuses latitudes, certains pylônes électriques s’embrasèrent, et la déflagration magnétique qui mit hors d’usage les systèmes télégraphiques résonna jusque dans les câbles enterrés.

Qu’adviendrait-il si pareille calamité surgissait aujourd’hui, dans la saturation de données, d’électroniques et d’électricité? En quelques instants, les satellites et les avions chuteraient, les écrans s’éteindraient à jamais, et nos certitudes vacilleraient pour toujours. Tous les flux, qu’ils soient communicationnels, financiers ou cognitifs se dissolveraient instantanément. Il ne serait même pas possible d’utiliser notre téléphone pour vérifier ce qu’il est en train de se pro-duire. Réduits au silence, dans l’obscurité originelle, nous comprendrions enfin combien nos civilisations tiennent uniquement grâce à la bienveillance temporaire du Soleil et de quelques fils de cuivre.

Ce scénario du pire, s’il demeure improbable, n’en reste pas moins possible. De récentes estimations chiffrent les conséquences d’une méga-éruption solaire en milliers de milliards de dollars pour l’économie mondiale, et évoquent des décennies entières nécesssaires pour un relèvement qui demeurerait incertain. Entre désir et désastre, seule une poignée de lettres diffèrent, car une étymologie commune les réunit sous une même constellation. Que l’astre soit manquant ou tombant, il brille toujours des mille feux allumés par les potentialités qui gravitent autour de lui: passion, tragédie, promesse ou crépuscule. Les œuvres réunies au sein d’UN SOLEIL À PEINE VOILÉ explorent le fil ténu qui relie désir et désastre, envisagés non pas comme des forces antagonistes mais comme deux puissances de potentialités et de création, comme autant de trames possibles tendues dans la finesse d’un voile d’incertitude.

L’apocalypse revient à son sens premier: un dévoilement. Elle n’est pas la fin de tout, mais la mise à nu d’un système qui se pensait immortel et qui finalement se révèle n’être que transitoire. Chorégraphie discrète, éthérée et répétée, l’apocalypse ouvre une danse perpétuelle de redécouvertes. Ses voiles diaphanes contraignent à voir, en exposant ce que nous persistons à ignorer. De ce jeu d’apparitions et de retraits, s’instaure une résistance silencieuse face au pessimisme ambiant.

Andy Rankin, commissaire de l’exposition

C’est posé. Ce matin-là, le soleil se lèvera-t-il ? Sera-t-il timide, rose, pâle, flamboyant ? Ce jour-là adviendra-t-il ? On ne le sait pas, on n’a pas envie de le savoir. Tout commence à l’entrée avec la vidéo en 3D où Elouan Le Bars a reconstitué, très précisément, la salle de contrôle du Pentagone. Elle est vide, vertigineusement ouverte à notre imaginaire, comme si elle attendait les actions et réactions des ingénieurs et décideurs qui la rempliront.

Puis, en descendant, arrivent les questions, que reste-t-il dans ce chaos de tout ce qui fait notre univers ? Les lieux, les animaux, les amours, les sentiments. Chacun à leur manière, les artistes offrent leur réponses. Pour Louise Belin, ce sont Burn-In, ces fantômes de lieux où nous sommes passés, où nous avons marché. Son installation rassemble plusieurs séries d’images issues de webcams météorologiques. Elle reprend ces captures d’écran et les peints à l’encre de nos rêves. Mais ce sont des peintures à l’huile sur bois. Elle explique : « Le « burn-in » désigne l’incrustation d’une Image fixe restée trop longtemps nos affichée sur un même écran, trace fantomatique, I’indélébile. Ce broture de surface se rapproche de la persistance rétinienne que peuvent expérimenter les yeux humains. » On se plonge jusqu’à la fascination dans ces univers flottants, comme les estampes de l’Ukiyo-e.

Louise Belin et ses Burn-In, comme sorties d’un univers flottant.

En avançant, on rencontre Puqi Liu, et ses étonnantes créatures. Il a imaginé et conçu les deux sculptures activables de ce requin et de cette tortue en bois, tissu et filament d’impression 3D dans lequel il peut se glisser pour essayer de retrouver les comportements de ces animaux. Ce n’est pas simplement un jeu, c’est aussi une manière de revoir notre relation au monde. Ce qu’éprouve un requin, ce gouffre entre savoir et expérience. Il explique : « ces dispositifs déplacent radicalement l’expérience du spectateur: II ne s’agit plus de voir une tortue ou un requin, mais de les ressentir. Ces sculptures performatives renversent ainsi le rapport traditionnel. On ne regarde, on devient regardé On ne commande plus, on subit. C’est une manière de suspendre le désir de maitrise, pour s’approcher d’un autre rapport au vivant, plus fragile, plus égalitaire. En donnant forme à cette expérience Impossible, celle de savoir ce que cela fait d’être tortue, savoir ce que cela fait d’être requin, Puqi Lu nous rappelle que l’art est peut-être ce qui permet de franchir les frontières de l’imaginaire et du sensible. Et si, à force d’endosser ces dispositifs, nous finissions par devenir autre ? Ce serait alors l’occasion de relire Aristote : « l’homme est un animal politique certes, mais il est d’abord un animal parmi les autres. »

Ils sont plusieurs à avoir imaginé que dans ce monde tourneboulé, il faudrait revenir aux racines, redevenir nomade. Anne Swenepoël, elle, a sculpté de ses mains aussi un grand coffre en bois, aluminium et étain, déjà une oeuvre d’art, qui contient un écran vidéo. « J’aimerais te dire », son oeuvre, rappelle à la fois, dit-elle, le coffre nuptial, le meuble bourgeois et la capsule temporelle conçue pour traverser les siècles… Ses parois sont couvertes d’inscriptions prophétiques annonçant une éruption solaire à venir…

« L’amour, même impossible, persiste malgré la perte des mots »

Le coffre reste entrouvert, ni fermé, ni ouvert, offrant au regard une promesse d’intimité comme si l’on observait par le trou d’une serrure ce qui devrait rester discret. » Et cette Alice au sourire si mutin, qu’a-t-elle voulu sceller dans ce coffre aux merveilles ? Eh bien, un film réalisé exclusivement dans l’univers du jeu vidéo Sims 4. « Le film, poursuit Anne, détourne la banalité des Sims pour figurer un langage vidé de sens. Pourtant, au coeur de cette fatalité, l’oeuvre rappelle qu’un sentiment demeure plus fort que tout. L’amour, même impossible, traverse la catastrophe, persiste malgré la perte des mots et résiste à la lumière trop vive qui engloutit tout le reste. »

Après Puqi Liu et Anne Swaenepoël, vient Mathieu Sauvat et sa Maison sac à dos. Matthieu raconte : » Dans les films catastrophes, la première règle est toujours la même. Il faut partir. Chercher un abri, se fabriquer un refuge provisoire, se protéger du monde extérieur. Avec sa maison-transportable, Mathieu Sauvat prend cette règle au pied de la lettre. Loin d’une maquette ou d’un simple décor, il imagine une architecture biscornue faite pour l’accompagner, une maison qui le contient symboliquement, un abri intime qu’il lui faut déplacer. La sculpture, lourde et stable, ressemble à une maison d’enfance cabossée. Le toit en zinc, les volets essence assez tendre pour consoler. Le toit en zinc, les volets massifs, la façade rosée marquée par la patine en font une demeure à la fois familière et inquiétante. On y reconnait des signes d’habitation, tels que des fenêtres, des portes et son auvent, mais dans un état d’usure affirmé, comme si elle avait déjà traversé plusieurs vies. Loin d’être décorative, la maison s’affirme comme une coquille de protection, un miniature, une demeure prête à abriter des récits. A prolongement du corps de l’artiste, C’est un habitacle autant qu’un fardeau. En le portant, Mathieu Sauvat transporte son histoire, ses inquiétudes, ses culpabilités, mais aussi sa douceur, incarnée par la teinte rose des murs. » Mathieu Sauvat a tout fait de ses mains et l’on se prend à imaginer que cette maison n’est pas une fin, mais tout au contraire le début d’une histoire et que, même si elle a mal commencé, elle finira bien, un peu comme dans Sans Famille d’Hector Malot.

Dans ses Sweaty archives, Maxime Vignaud s’est livré à un travail de fond pour aller chercher des tirages chromogènes qu’il travaille en émulsions sur des supports divers. Il explore le cruising, cette pratique dans laquelle les communautés homosexuelles trouvent l’expression de leur désir, en périphérie du monde. Il interroge cette mémoire fragile et souterraine à travers une série de photos aux teintes et aux contours floues, comme une invitation supplémentaire au mystère.

Et voici encore, Megan Brunen, douce Mélisande qui plonge dans les puits du temps. Son film s’inscrit entre science et spéculation en proposant la trajectoire d’une femme seule dans un espace où elle télétravaillerait. « Dans le cas où une éruption solaire massive surviendrait, imagine Megan, elle perturberait jusqu’à notre perception du temps et montrerait la fragilité de nos médiations. »

Encore un moment avec Liên Hoàng-Xuân, en viêtnamien, Reine du Printemps. Elle rappelle que « le rayonnement fossile, cette énergie née du Big Bang, voyage sans cesse parmi nous et que ses ondes se diffusent encore, vestiges d’un univers en formation. On pouvait jadis en percevoir une trace en allumant une télévision à écran cathodique : ce voile neigeux, ce grésillement sans image qui envahissait l’écran n’était rien d’autre qu’un reliquat cosmique. L’univers parlait à travers l’interférence. »

Oui, nous avions oublié cela, Nuptials, l’oeuvre Liên Hoàng-Xuân nous le rappelle avec charme et force. Nuptials se présente comme un autel bricolé à partir de téléviseurs cathodiques, d’antennes, de paraboles, de câbles et d’affiches désuètes. Certaines pièces proviennent de véritables appareils récupérés, d’autres sont des « simulacres de métal », inventés par l’artiste et qui imitent les vrais, entre deux grésillements. « Si le soleil venait à effacer toutes les images, pense l’artiste d’origine vietnamienne et tunisienne avec un tendre optimisme, il résisterait toujours une lueur, la rémanence des messages d’amour, des souvenirs des instants les plus intenses d’une vie.

On ne peut pas tout raconter de cette exposition qui vous court longtemps dans la tête, bien après qu’on en est sorti, car oui, on a eu cette chance, et dehors, le doux soleil d’automne brillait, et les oiseaux chantaient toujours dans les arbres du Palais Royal. Il faut y aller. On pourrait dire, comme dans la chanson de Gérard Palaprat en 1974 : « Pour la fin du monde, prend ta valise et vas là haut sur la montagne, on t’attend…  »

Pratique :

exposition Un Soleil à peine voilé, jusqu’au 30 novembre dans l’espace ouvert par l’Académie des Beaux Arts Galerie Vivienne, 4 rue des Petits Champs, Paris 2,

avec Louise Belin, Megan Bruinen, Liên Hoàng-Xuân, Elouan Le Bars, Puqi Liu, Mathieu Sauvat, Anne Swaenepoël et Maxime Vignaud. Ces artistes sont diplômés des Beaux-Arts de Paris, de l’Ecole
nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC), de la Villa Arson (Nice) et de la
LUCA School of Arts (Bruxelles).

Cette exposition bénéficiera d’un prolongement au Musée des Arts et Métiers – (CNAM)
: L’atelier du désastre, outils, instruments et autres spectres proposera au visiteur
de découvrir l’accrochage spécifique de certaines œuvres réalisées au cours de la
résidence à la Villa Dufraine au sein de la section Communication du Musée des Arts et
Métiers – (CNAM).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *