À LA UNE EXPO GRANDES FIGURES PARIS

Le Paris rebelle de Jacques Villeglé

Pour le centenaire de sa naissance, le musée Carnavalet rend hommage à Jacques Villeglé, artiste majeur pionnier de l’art urbain, premier artiste à mesurer la valeur et à préserver le témoignage des affiches placardées sur les murs. Pendant près de soixante-dix ans, le « flâneur aux palissades » a fait de la capital son terrain d’exploration. Sur les murs de Paris, il prélevait les affiches déchirées, matériau brut de sa création et témoins marquants de l’identité parisienne. Dans ses pas, de la porte Maillot aux Halles de Baltard, en passant par Saint-Germain des Prés, l’exposition fait revivre le Paris des années 1950, du temps où il était interdit d’interdire et où tous les rêves semblaient encore possibles. Enrichie de nombreux films, cette exposition offre une ode à la fantaisie, à la flânerie, au papier et aux journaux, compagnons essentiels de ces années d’espérance. Un Paris qui lentement s’est effacé, mais dont on peut encore parfois découvrir quelques traces, impertinentes, sur les pancartes des manifestants, toujours vibrantes.

Jacques Villeglé, 122 rue du Temple par André Morain, septembre 1970

C’était au temps où Paris était un joyeux bordel. C’était au temps où les Tonton Flingueurs, revenus de Bien Hoa, couraient les rues, un temps où les vieux immeubles noircissaient sous le charbon et la suie, où pas grand monde ne visitait la Tour Eiffel, où les chantiers couvraient la Capitale, où les palissades, temporaires, comme les murs, se couvraient d’affiches éphémères. En ce temps-là, on collait un peu partout. Colleurs officiels, ou sauvage, les seaux d’eau et les paillettes gluantes parfumaient les rues d’une odeur entre toutes reconnaissables, un peu comme les petits pots de glue à l’amande des écoles. Etait-ce beau ou bien moche ? On s’en fichait. On avait tant de choses à dire, à faire savoir, tant de merveilles à partager, à imaginer.

Jacques Mahé de La Villeglé est né le 27 mars 1926 à Quimper. En ce temps-là, le Finistère était vraiment le bout du monde et la capitale de Cornouailles célébrait plutôt les orgues de sa cathédrale et la fête des mères de famille nombreuses. Sa mère, Élisabeth Gaultier de Carville, mis au monde neuf enfants, donc Pierre et Aymard, résistants de la première heure et son père, Yves, caissier à la Banque de France reçut la Médaille de Résistance pour son actions pendant la seconde guerre mondiale. Jacques était le sixième de la fratrie et nul doute que ce poste retranché lui permis de briguer l’entrée aux Beaux-Arts de Rennes qu’il réussit et où il rencontra Raimond Hains. Installé à Paris depuis 1945, le Briochin l’entraîna dans sa première virée à Paris qu’il ne quittera plus. En ce temps-là, et toujours, Paris est la plus belle ville du monde, mais qu’elle est crasseuse. En 1949, les deux larrons prélèvent leur première affiche, Ach Alma Matro dans le quartier de Montparnasse où la gare a encore des allures de province, sans tour ni barre.

C’est décidé, l’année suivante, en 1950, Jacques Villeglé, 23 ans, s’installe à Montparnasse et décide de se consacrer au prélèvement d’affiches lacérées. C’est la vie de Bohême. « Les affiches pullulaient à Paris, raconte-t-il dans son Petit Vocabulaire (2013). Paris était sans doute la seule ville à en posséder autant.  » La fin de la guerre et la Libération sont toutes fraîches dans les esprits, mais les tickets de rationnement n’ont pris fin que le 1er décembre 1949 et les murs sont noirs de crasse. Les cercles d’artistes et de poètes fourmillent autour de la rue Delambre et de la Grande Chaumière.

« La vie d’un artiste doit commencer par la flânerie. »

Dans le sillage de son ami, l’écrivain Léo Malet, dont le Commissaire Nestor Burma commence juste sa carrière dans les Mystères de Paris, Villeglé devient un « piéton de Paris ». Son métier de responsable de chantiers pour la préfecture de Paris lui permet de se déplacer et de parcourir la ville, l’œil à l’affut des chocs visuels et des témoignages historiques que ces morceaux de papiers placardés sur les murs lui offrent. « Quand je suis arrivé à Paris, les mots étaient plus importants que les images », dit-il encore dans son Petit Vocabulaire.


Café-restaurant Au Point du Jour, à l’angle de la rue de Belleville et du boulevard de la Villette (photo François-Xavier Bouchart, 1946-1993)

En février 1949, sur la palissade d’un entrepôt de charbon situé près de La Coupole, boulevard du Montparnasse, Jacques Villeglé et Raymond Hains prélevent de longs morceaux d’une série d’affiches de concerts aux lettres lacérées rouges et noires. Les deux amis assemblent les morceaux arrachés, faisant écho à la « tapisserie de Bayeux », célèbre broderie médiévale de près de 70 mètres de long. Villeglé part de l’extrémité gauche, et Hains réalise la partie droite. Ach Alma Manetro doit son titre à quelques mots qui émergent parmi l’entremêlement des déchirures et superpositions de papiers.

En ces années 1950, il y a des affiches partout dans Paris. Elles sont immédiates, irremplaçables. Il n’y a pas de réseaux, pas d’internet, une seule chaîne à la télévision d’État, et quelques milliers de téléviseurs dans tout le pays. Elles annoncent les fêtes, les ventes, les films. On les colle partout, sur les murs, sur les palissades de chantier, sur les kiosques. On a même inventé pour elles un mobilier urbain, les colonnes dites Morris. Larges et verts, ces cylindres en fonte conçus tout exprès en 1868 par Gabriel Morris qui en avait acquis la concession et le monopole pour la ville de Paris permettent aussi, dit-on, de ne pas placer les publicités sur les vespasiennes, dédiées à d’autres fonctions relevant de l’hygiène.

En 1956, Jacques Villeglé s’installe rue Lebon, dans le 17° arrondissement. « Il aime explorer le quartier des Ternes et particulièrement celui de la porte Maillot, racontent Émilie Gandon et Jennifer Heim, les commissaires de l’exposition. Les chantiers et terrains vagues bordés de palissades ne manquent pas, dans ce secteur en pleine transformation. Situé sur le tracé des anciennes fortifications construites à partir de 1840 et de la « Zone », large bande de terrain interdite à la construction qui bordait l’extérieur du mur d’enceinte, le quartier de la porte Maillot voit alterner zones de friche et projet d’aménagements urbains. Les vestiges de l’ancien Luna Park, célèbre lieu de divertissement inauguré en 1909 et démoli en 1948, sont l’un de ses terrains d’exploration favoris. « Ce qui est important pour moi, c’est que toutes les affiches prélevées ont une appellation: le nom de la rue et la clate du prélèvement. C’était le côté sociologique de l’affiche, c’était raconter les rues de Paris, » déclare-t-il dans un entretien accordé aux historiens de l’art Hans Ulrich Obrist et Robert Fleck en 2003.

Installé pour la première fois en 1857 sur les Grands Boulevards, le kiosque à journaux est un autre élément caractéristique du mobilier urbain parisien. Recouvert par les revues et les affichettes des journaux, il est à la fois une source d’inspiration et un centre d’attraction pour Jacques Villeglé. Après la Porte Maillot, Jacques Villeglé s’installe dans le quartier du Marais en 1959, rue de Turbigo avec sa famille et ouvre, dix ans plus tard, rue au Maire, un « secrétariat » qui lui sert d’atelier.

J Villeglé, Passage St-Senoch, décembre 1959 ; Spacagna, Affiche, ma chère affiche, rue Delambre, 1954 ; R Hains, les Travcailleurs ne paieront pas la crise, 1958-1961.

En 1961, avec l’ami Raymons Hains, ils présentent l’exposition « La France déchirée » où leurs affiches lacérées se font le miroir « des idées qui déchirent les gens » : événements politiques, la guerre froide, les guerres d’indépendance en Indochine, puis en Algérie.

« En prenant l’affiche, je prends l’histoire »

Leurs œuvres témoignent des réactions de la foule face à des conflits majeurs. À Paris, les appels à la mobilisation surgissent au printemps 1965, portés par des intellectuels et universitaires qui dénoncent les premiers bombardements au Nord-Vietnam. Ele Parti communiste français et le mouvement de la paix sont les fers de lance des protestations. Les murs de la capitale se couvrent d’affiches scandant « Paix au Vietnam », incitant les Parisiens à participer aux actions. « Un slogan est une petite phrase qui dit une idée, dit-il. En prenant l’affiche, je prends l’histoire »

Paris vit à l’heure de la révolte. Mené par les étudiants et les ouvriers, le mouvement de Mai 1968 porte à son paroxysme l’usage de l’affiche politique que Villéglé affectionne particulièrement. Près de 600.000 affiches créées principalement par l’Aterlie populaire de l' »ex-école des Beaux-arts » sont imprimées. Villeglé réalise ses « rapts », comme il appelle ses campagnes de prélèvement, au petit matin, avant que les autorités passent pour leurs campagnes d’arrachage. Un sujet de prédilection pour l’artiste rebelle qui court Paris, à la fois témoin et vigile des événements. En prélevant ces affiches qu’il date et situe, à l’image d’un collectionneur, il capte de véritables instantanés de l’espace urbain et se décrit volontiers comme un « historien releveur », gardien de la mémoire des soubresauts de l’histoire et des bouleversements du monde.

« La Chienlit, c’est lui » est l’une des affiches les plus emblématiques du mouvement de mai 1968. Elle détourne une phrase prononcée par Charles de Gaulle : « La réforme, oui ; la chienlit, non ! » et caricature la silhouette du président en le réduisant à un képi et un nez dans l’une de ses plus célèbres postures. Plus que tout autre quartier parisien, le Marais est une source intarissable d’inspiration et de prélèvements, au quotidien, et plus encore, à partir des années 1970, quand commence le chantier de démolition des Halles de Baltard, dissimulé par des palissades couvertes de nombreuses.

« L’Assassinat de Baltard »

Après le transfert du marché des halles à Rungis, les pavillons des Halles centrales de Victor Baltard, construits au milieu du 19° siècle, sont détruits entre 1971 et 1973. Cette disparition est vécue par beaucoup comme un traumatisme et inspire à des artistes des œuvres dramatiques. L’immense gouffre, dit « trou des Halles», continue d’être un lieu propice à l’affichage et aux prélèvements jusqu’à l’inauguration du Forum, en 1979.

Après la démolition des pavillons de Baltard aux Halles, 1971.

Il se passe tant de choses dans le Paris de ces années-là. Il y a Saint-Germain-des-Pré, haut lieu de la vie intellectuelle et littéraire parisienne, repère des artistes avec ses innombrables bistrots et brasseries. Avec Raymond Hains, ils ont identifié certains carrefours comme particulièrement propices aux prélèvements, aux abords des rues de Seine, Jacob et de l’Échaudé. Leur travail doit être rapide, efficace et physique car le papier est lourd, chargé de colle et les couches successives accumulées, rendent parfois le prélèvement accrobatique. Le photographe allemand Harry Shunk les suit dans les rues de Paris et réalise des portraits de groupe des artistes rebelles sur le terrain et dans leurs ateliers. Un peu plus tard, André Morain croque les quatre affichistes François Dufrêne, Jacques Villeglé, Mimmo Rotella et Raymond Hains.

Jacques Villeglé et ses compères aiment les affiches, mais ils savourent tout autant les journaux et les revues, qui alors abondent tout autant. Ils aiment le pouvoir évocateur des couvertures et les collectent pendant une douzaine d’années à partir de 1976. « Agrafées sur des supports en bois ou en carton, ces couvertures, plus sensationnelles et événementielles que les affiches, offrent une variété étourdissante de couleurs et de titres tape-à-l’œil. Villeglé aime ces « placards qui, plus que tout autre, suivent les méandres de l’actualité sociale, financière, politique, religieuse, morales, intellectuelle. »

À la fin des années 1980, les autorités considèrent qu’il y a trop d’affiches non autorisées dans les rues de Paris et qu’à cause d’elles la ville est sale. En réponse à l’affichage sauvage qui concurrence l’affichage publicitaire autorisé, les pouvoirs publics parisiens mettent en place des équipes dédiées au retrait des affiches et renforcent la politique de propreté de la ville. En parallèle se développe un mobilier urbain empêchant la dégradation des affichages publicitaires autorisés: des panneaux vitrés placés en hauteur et des supports limitant l’affichage sauvage.

« Il n’y a plus d’affiches à Paris »

L’évolution des conditions de l’affichage public et la modification des panneaux d’affichage professionnel rendent la pratique parisienne de Jacques Villeglé de plus en plus difficile. « Il n’y a plus d’affiches qui subsistent à Paris. On ne peut plus les lacérer, elles sont désormais sous verre derrière les vitres de l’équipementier Decaux», écrit-il. Les années 1990 ont relégué les affiches au-delà des faubourgs des viles ; il fallait se déplacer en banlieue pour en trouver – du côté de Meudon, par exemple. En l’an 2.000, j’ai arrêté les affiches. Les élus des viles et les afficheurs se sont mis d’accord pour proposer des palissades propres et laisser les affiches dans de grands espaces, hors de portée des mains. » Il élargit alors sa zone de collecte à la proche banlieue uis aux centres urbains éloignés de la capitale, opérant cce qu’il nomme sa « décentralisation ».

Mais quand l’art est empêché, comme les courants souterrains, il se replie, se concentre et surgit ailleurs, où on l’attend parfois le moins. Pionnier de l’art urbain, Jacques Villéglé est devenu l’un des plus fervents promoteurs et supporters des graffitis qui continuent de fleurir sur les murs de Paris.

En 1981, Villeglé et ses camarades affichistes commémorent les cent ans de la loi du 29 juillet 1881 interdisant l’affichage sur les murs du domaine public et permettant, par interprétation, une grande liberté partout ailleurs.
Villeglé photographie ce morceau de palissade pourvu de la fameuse mention « Défense d’afficher » visible dans tout Paris, comme un hommage nostalgique rendu à cette loi qui sera progressivement complétée par un arsenal législatif plus contraignant. Et aujourd’hui, quand partout les images ruissellent, où reste-t-il possible d’afficher, de s’afficher, dans l’espace public ?

Pratique :

Paris à l’arraché, Jacques Villeglé et l’art urbain

Du 14 octobre 2026 au 14 février 2027, au musée Carnavalet, histoire de PAris, 23 rue Madame de Sévigné.

Tel 01. 44.59. 58 58 , ouvert tous les jours de 10h à 18h, sauf les lundis, 25 décembre et 1er janvier.

Passionnant catalogue, sous la direction de Émilie Gandon et Jennifer Heim, Paris Musée, conception graphique Line Célo (39€)

La Galerie de Vallois consacre aussi un bel accrochage à Jacques Villeglé jusqu’au 31 octobre.

À Guingamp, le Centre d’art Gwinzegal présente du 23 octobre 2026 au 12 février 2027, « Tu sais, je n’ai jamais fait de photo »

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