À LA UNE EXPO PARIS

La mémoire retrouvée de la première rafle des Juifs de Paris.

Photographe allemand recruté par la Propaganda Kompanie (PK) entre 1940 et 1941, Harry Cronner se révèle comme le témoin malgré lui de la première rafle de Juifs, organisée le 14 mai 1941 au gymnase Japy à Paris qui conduit à l’arrestation de 3.747 hommes. En 98 photos inédites, présentées au Mémorial de la Shoah jusqu’au 31 décembre, le Berlinois d’origine juive par son père dit tout de la brutalité de cet événement,  de la sidération des familles et l’engrenage enclenché dans le Paris Occupé qui ira jusqu’à la traque massive du Veld’hiv en juillet 1942. Les éditions Calmann-Lévy publient un livre, comme une bouteille lancée à la mer pour l’enquête continue.

C’était un mercredi froid et pluvieux. Ce 14 mai 1941, les hommes s’étaient levés tôt. Le Billet vert qu’ils avaient reçus leurs demandaient d’être à 7 heures au gymnase Japy tout près de la rue de Charonne. Entre les 9 et 13 mai 1941, la police française avait envoyé 6 494 convocations dans les foyers parisiens de Juifs étrangers, pour la plupart originaires d’Europe de l’Est. Pour beaucoup, ce rendez-vous leur laissait espérer une régularisation. Pour d’autres, comme Moishe, c’était un sujet de méfiance et d’inquiétude.  Ils en avaient parlé dans les ateliers et les bureaux du vieux Paris populaire, où ils vivaient. Iraient-ils se présenter ? Sur le papier de petit format, le mot était précis : Monsieur…est invité à se présenter, en personne, accompagné d’un membre de sa famille ou d’ un ami, le 14 mai 1941 à 7 heures du matin au gymnase Japy. Prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas au jour et lieu fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères. La semaine précédente, des policiers français s’étaient présentés à leurs domiciles pour leur délivrer les convocations. C’est ainsi que 3 700 hommes obtempèrent et se rendent dans les commissariats voisins ou au gymnase Japy, plus vaste, espérant pour la plupart une régularisation de leur situation. Le gymnase Japy concentre le plus grand nombre de personnes convoquées.


 Tôt, les hommes sont là, mais devant le seuil, première surprise, les personnes qui les accompagnent ne peuvent rentrer et on les prie de retourner chercher quelques affaires de première nécessité pour un jour. La liste est précise, et « rassurante ». Il est dit :

Prière de se munir de : 2 couvertures, 1 drap de lit, 1 rechange de linge de corps, 1 couvert, 1 gamelle, 1 verre à boire, Article de toilette avec serviette, carte d’alimentation, des vivres pour 24 heures.

Cela laisse entendre que le séjour sera court… 24 heures ?

Les femmes font demi-tour pour aller chercher les affaires pendant que les hommes entrent. Pourtant, pour la plupart, ils ont été prévenus, d’une manière ou d’autre autre. Le décret fait à Vichy le 4 octobre 1940 par le maréchal Pétain annonçait la suite des événements. Il disait. Article 1er : « Les ressortissants étrangers, de race juve, pourront à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet de département de leur résidence. » Mais comment y croire quand on avait un travail, un logement, une famille ?

La souricière se referme, la porte étroite est la seule issue de ce gymnase qui porte encore les décorations d’une récente fête. Une fois que leur identité a été confirmée, ils montent dans les gradins. Des retardataires se présentent encore. Déjà, l’un des battants des portes a été refermé, les séparations se font plus douloureuses, des mouvements de colère s’esquissent sous le regard impavide des fonctionnaires.

Dans d’autres commissariats et gymnases du quartier, des scènes semblables se déroulent. Japy est le plus vaste. Il concentre 800 hommes. Des bus sont ensuite amenés pour convoyer les individus interpellés jusqu’à la gare d’Austerlitz. Les familles sont sidérées. Ils sont alors transférés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande en cours d’aménagement. Dans les baraques en bois où ils se retrouvent entassés pendant près d’un an, il n’y a rien hormis quelques bottes de paille et des latrines. L’année suivante, ils seront déportés à Auschwitz. Pour certains, ils seront arrêtés et déportés et pour les autres, c’est le commencement d’un exil douloureux, semé d’embuches et de drames. Pour la plupart, ce sont des femmes avec de jeunes enfants. L’internement des « hommes du billet vert », entraîne angoisse, perte de revenus, isolement. Elles ne peuvent imaginer qu’un an plus tard, les 16 et 17 juillet 1942, ces femmes et ces enfants présents ce jour-là, seront les premières sur la liste de la rafle du Vélodrome d’hiver. De ce drame qui a emporté 13 000 personnes, il ne subsiste à ce jour qu’une seule image, prise en hauteur depuis un immeuble de la rue Nélaton où l’on devine une activité lointaine, et similaire à celle du gymnase Japy.

Théodor Dannecker, « expert de la question juive », ‘organisateur de la rafle du billet vert

Jamais ces images n’auraient dû exister telles qu’elles sont arrivées jusqu’à nous aujourd’hui, et visibles au Mémorial de la Shoah, aujourd’hui. D’abord, parce que les représentations des rafles sont extrêmement rares, et aussi parce que celles-ci reconstituent, presque un film, qui permet de reconnaître très précisément les visages des officiers allemands et les policiers français, des hommes, des femmes, des enfants, des familles qui les accompagnaient ce matin du 14 mai 1941. En cette première année d’occupation, la propagande nazie, et même les autorités françaises, voulaient montrer comment elles s’appliquaient à « débarrasser » la ville des Lumières d’une population indésirée.

« Compagnons d’infortune »

Le photographe aurait dû s’assurer que les visages ne soient pas reconnaissables ou encore les saisir dans une expression conforme à la stigmatisation de l’époque. Au contraire, il ne voile pas leur expression, il ne les grime pas. Il leur confère une humanité, une dignité. Il révèle les sentiments, les regards des enfants. De manière délibérée, ou pas, il montre qu’ils sont ses compagnons d’infortune.

Le reporter recruté ce jour par la Propaganda Kompanie (PK) est un Berlinois. Né le 16 mars 1903, Harry Croner est le fils des commerçants Gertrud et Alfred Kroner. Son père est juif. En 1933, il a ouvert son magasin de photos à Berlin-Wilmersdorf pour développer son activité de portraitiste. En 1940, il est enrôlé dans la Wehrmacht et est envoyé sur le front occidental. Entre 1940 et 1941, Harry Cronner se révèle comme le témoin malgré lui de cette première rafle de Juifs en France. Loin d’être totalement « objectif », son viseur dit tout de la brutalité de cet événement,  de la sidération des familles et l’engrenage enclenché dans le Paris Occupé.

La dernière photographie du reportage est énigmatique. Elle présente Danneker, photographié en plan serré alors que les hommes continuent de monter dans les trains. Le SS-Hauptsturmführer, créateur du Commissariat général aux questions juives, chargé de recenser, spolier, puis faire interner les Juifs. Après la rafle du billet vert, il supervisera aussi la traque massive du Vel’d’Hiv’, organisée par René Bousquet, dans laquelle 13.000 Juifs, dont 4.115 enfants seront détenus dans le Vélodrome d’Hiver avant d’être déportés dans les camps de la mort. De sa main gantée, l’officier SS fait un geste qui semble désigner le photographe. Harry Croner termine sa pellicule au stand de tir de Balard, dans le 15e arrondissement de Paris, où des soldats s’entraînent au tir. C’est là que de nombreux résistants et otages seront fusillés. Aucune photo n’existe non plus de ce lieux, hormis celles que Roger Schall prendra fin août 1944 au moment de la Libération de Paris.

Dix-huit mois  plus tard, les institutions nazies « purgent » leurs effectifs et chassent les « demi-‌ Juifs ». Harry Croner est déclaré «  inapte au service militaire‌ », la Wehrmacht ayant‌ découvert que son père Alfred est juif. Il rentre à Berlin et reprend ses activités jusqu’en mai 1943. Il est alors arrêté comme Juif et interné dans un camp de travail en France en‌ mai 1944. À la Libération, ce sont les Américains qui le retiennent à leur tour prisonnier‌, jusqu’en avril 1946, où il est libéré et peut alors rentrer à Berlin. Il reprend ses activités de photographe dès 1947. Il travaille pour les plus grands quotidiens allemands. Photographe de plateau, il fait les portraits des personnalités et stars de passage à Berlin, de John F. Kennedy à Ava Gardner en passant par Willy Brand, Claudia Cardinale, Orson Wells ou encore Klaus Kinski.‌ ‌ En janvier 1989, il ‌ remet aux archives de la ville de Berlin la totalité de sa collection‌ ,soit 350 000 clichés et près de 1,3 million de négatifs.

La pellicule 187 présente deux prises de vue d’un gendarme surveillant le camp de Beaune-la-Rolande depuis le mirador n°1. Cette photo utilisée par la propagande collaborationniste légendée comme « le gendarme de Pithiviers » pendant plus de 80 ans. Elle a été utilisée par l’agence Fulgur. Alain Resnais l’avait choisie comme l’image emblématique de son film Nuit et Brouillard (1956). A l’époque, la photo avait été censurée par les autorités françaises et le képi du gendarme était caché par un bandeau noir.

Jamais, jusqu’à sa mort en 1992, à l’âge de 89 ans, Harry Croner ne reparle de ces événements, ni de ces photos. Il se consacre à des portraits de célébrités très prisées, comme Romy Schneider, Marlène Dietrich, Orson Welles. Il a fallu attendre 2020 pour que deux collectionneurs se présentent au service de la photothèque du Mémorial de la Shoah avec cinq planches-contacts photographiques contrecollées sur de grandes feuilles cartonnées.‌ ‌Parmi ces photographies, dix, déjà connues des spécialistes et publiées, étaient marquées d’une croix sur les planches originales. Les autres étaient inédites. Ce reportage complet de 98 images documente la rafle du 14 mai 1941, dans son intégralité mais aussi des photographies de soldats allemands et dignitaires nazis, ainsi que les premières photographies des camps de Beaune-la Rolande et de Pithiviers. Sans le avoir, Croner photographie ainsi le « hangar noir » dont aucune image n’était connue à ce jour, mais qui était toutefois évoqué dans les récits des survivants. Ce hangar de 3.600m2, situé au nord du camp, était utilisé comme dépôt de paille jusqu’à la rafle du Vel d’Hiv’. Quand le camp de Pithiviers est vidé entre le 25 juin et le 17 juillet 1942 avec la déportation des « hommes du billet vert», 4544 hommes, femmes et enfants arrêtés lors de la rafle du Vel’ d’Hiv prennent leur place dans un camp ou rien n’a été prévu pour leur internement. Plus de la moitié d’entre eux sont alors entassée dans le « hangar noir », à même le sol sur de la paille.

Le « hangar noir » dans le camps de Pithiviers

Beaucoup de noms restent à mettre sur ces visages. Les hommes internés dans les camps du Loiret avaient entre 20 et 60 ans, avec une moyenne d’âge autour de 35 ans. Ils étaient tailleurs pour la grande majorité, mais aussi casquetiers, chapeliers, chiffonniers, culottiers, ébénistes, coiffeurs, fourreurs, horlogers, boulangers, brocanteurs, tous les petits métiers du Paris des années 1930. Sur les 3.710 hommes de ces premiers convois 4, 5 et 6, déportés dans les camps du Loiret avant Auschwitz-Birkenau, 4% sont rentrés. Depuis le dépôt de ces documents, pour le mémorial de la Shoah, le travail ne fait que commencer. Avec l’exposition qui s’y tient et aussi avec l’accueil des familles qui reconnaîtront peut-être le visage d’un des leurs.

EN PRATIQUE

Images de la rafle du « billet vert » Une découverte exceptionnelle pour l’Histoire

Exposition du 10 mai 2026 au 31 décembre 2026, Entrée gratuite Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy–l’Asnier, Paris 4e.

Ouverture de 10h à 18h‌, Tous les jours, sauf le samedi‌, Nocturne jusqu’à 22h le jeudi

www.memorialdelashoah.org

Le livre « La Rafle du billet vert, 14 mai 1941, les photos retrouvées », édité par les éditions Calmann-Lévy présente l’ensemble des photos dans leur ordre chronologique. Un travail de mémoire précieux réalisé par Lio Lalieu et Jean-Marc Dreyfus. La pellicule 186 décrit précisément les conditions d’internement des hommes, dont on reconnaît très bien les visages. Le livre évoque aussi d’autres rafles, encore mal documentées à ce jour, comme celle du Vieux Port à Marseille, le 22 janvier 1943.

Commissariat scientifique :‌ Lior Lalieu, responsable de la photothèque du Mémorial de la Shoah ; Jean Marc Dreyfus, historien professeur à l’ université de Manchester (Royaume-Uni) Coordination générale : Mémorial de la Shoah : Clara Lainé, Sophie‌

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