À LA UNE EXPO GRANDES FIGURES PARIS

L’éternel printemps de Pierre-Auguste Renoir

Revoir Renoir, c’est le cadeau que le musée d’Orsay, temple des impressionnistes, s’offre et nous offre, pour fêter ses quarante ans à Paris. Du 17 mars au 19 juillet, à travers deux expositions, Renoir dessinateur et Renoir et l’Amour, avec cent vingt  tableaux, dont 55 dessins, tous, ou presque des chefs d’œuvre, c’est la plus tourbillonnante des expositions de ce début d’année à Paris. La seule qui vaille de délaisser quelques instants les splendeurs que le printemps nous ramène avec la belle saison. Cela fait bien longtemps qu’Orsay n’avait pas rendu un tel hommage à Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), l’un de nos plus grands peintres. Depuis 1985, précisément, Et un thème majeur, ainsi que son fils, le cinéaste, Jean Renoir répondait au journaliste Adam Saulnier, le 16 juin 1966 :  « – Un mot, si on résumait Renoir ? Que dirions-nous : un œil, une main, une sensibilité ? – Et la joie de vivre ! Et l’amour ! L’amour de la nature et l’amour du prochain. Je crois que l’oeuvre de Renoir est basé sur l’amour, c’est pour ça que nous l’aimons. »

Ce soleil qui danse sur les herbes follement, habille les jolies femmes de lumière, caresse les corps heureux, ce soleil qui dore la liqueur au fond des verres, les globes des lustres au-dessus des danseurs et les remous autour des barques des canotiers, Pierre-Auguste Renoir sait comme nul autre le retenir dans sa palette en touches nerveuses et dansantes. « Je suis amoureux du soleil et des reflets dans l’eau, écrivait-il, et pour les peindre, je ferai le tour du monde. » C’est un cadeau et une joie que de se sentir comme invité à participer avec lui à ses fêtes galantes, à ces noces champêtres, comme un élu bienheureux. Nul besoin d’être artiste, connaisseur, critique, scientifique pour aimer les tableaux de Renoir. Il faut venir le regard frais, reposé, neuf, comme un enfant prêt à se laisser émerveiller, accepter que, oui, cela peut être joli, sans forcément chercher le sens, les symboles, les complications. Juste l’instant présent, cette chaleur sous la tonnelle, ces rires qui fusent, ces joues qui rosissent, ces cerises aux lèvres et au coeur.

 » Pour moi, un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui jolie !  » Oui, on peut en rester là, et c’est déjà merveilleux, de descendre la colline pour rejoindre la palissade vers le jardin, de suivre le petit chemin qui longe la rivière, de se fondre dans un tapis de fleurs, de donner rendez-vous à un ou une galante au bout d’un chemin creux et de disparaître dans les bosquets…

Mais, on peut aussi avoir envie de rentrer dans le tableau, aux côtés de Renoir, et de le connaître mieux, et là, miracle, on est tout autant ébloui, émerveillé, attendri même de comprendre la parfaite harmonie de ce travail intense. C’est ce que les deux expositions du musée d’Orsay, qui n’en font en réalité qu’une, permettent avec tout le talent des commissaires qui se sont réunis de part et d’autre de l’Atlantique, d’abord pour concevoir ce programme, et ensuite pour éclairer ces œuvres. En fait, le succès de Renoir a effacé Renoir et le travail exigeant, rigoureux qui a été la règle de sa vie. C’est ce que l’on découvre dans la première exposition Renoir Dessinateur. Berthe Morisot qui connaissait bien les peintres et la peinture écrivait : « Renoir est un dessinateur de première force ; toutes ses études préparatoires pour un tableau seraient curieuses à montrer au public qui s’imagine généralement que les impressionnistes travaillent avec la plus grande désinvolture. » Cette observation a guidé Anne Distel, conservatrice générale honoraire du patrimoine, musée d’Orsay, qui a conçu et animé ce bijou d’exposition. En 1985, elle avait déjà organisé l’exposition monographique sur Renoir au Grand Palais. C’est dire si elle connaît son peintre par cœur.

Avec Paul Perrin, conservateur en chef et directeur de la conservation et des collections, et Cloé Viala, elle a sélectionné une centaine d’œuvres venues du monde entier dont des feuilles très rarement exposées auparavant qui offrent, explique-t-elle, « une plongée très personnelle dans l’intimité du processus créatif de l’artiste, au plus près de ses recherches sur la lumière, la forme et la couleur et permettent aussi d’admirer l’aisance insoupçonnée et la grande liberté avec laquelle l’artiste aborde des techniques très variées : dessins à la mine graphite, au crayon Conté, à la pierre noire, au fusain, à la plume et à l’encre, pastels, aquarelles et gouaches. » Cette exposition – la première depuis 1921 consacrée aux dessins de Renoir – dévoile son processus de travail en réunissant des exemples majeurs, souvent inédits, de tous les médiums employés par l’artiste : plume et encre, crayon noir, graphite, fusain, sanguine et craie, pastels, aquarelle, mais aussi eau-forte et lithographie.

Si Auguste Renoir est depuis longtemps célébré comme l’un des grands peintres du xixe siècle et comme un maître de la couleur, ses dessins et, plus largement, ses œuvres sur papier restent méconnus. Pourtant, de ses années de formation jusqu’à ses derniers jours, il n’a cessé de dessiner. « Il n’a jamais laissé passer un seul jour sans griffonner quelque chose, serait-ce une pomme sur un carnet de notes », raconte son fils Jean. La sanguine occupe une place particulière dans cet ensemble, devenant le matériau de prédilection de l’artiste à partir des années 1880. Renoir est séduit par la souplesse du trait qu’elle permet, par sa couleur rouge, qui évoque la chair, et par son lien avec les maîtres du xviiie siècle (Watteau, Boucher, Fragonard), qu’il admire.

Le femme est toujours au cœur de ses représentations. Depuis toujours, Renoir l’étudie avec attention et tendresse, épiant le moindre geste, les corps au travail ou en mouvement, l’application des jeunes filles, la grâce d’un château qu’on épingle, les expressions du visage, l’émerveillement au spectacle, mais aussi l’intimité d’une toilette, d’un corps libéré des corsets de l’époque, des courbes infiniment voluptueuses des femmes aimées. L’inspiration de Renoir est sans fin et la précision de son travail suscite l’admiration des artistes, parmi lesquels Bonnard ou Picasso, qui fut le propriétaire d’une de ses sanguines de Renoir. Avec son harmonie pyramidale, la douceur et la tendresse de ses courbes, Étude pour La Coiffure (1900-1901) pourrait évoquer la Vierge et Sainte Anne de Léonard de Vinci.

Les Trois baigneuses (vers 1886), est l’un de ses plus grands dessins, esquisse à la composition du tableau et déjà un chef d’œuvre vendue en 1903, 7.000 francs au marchand Georges Petit, puis 10.000 francs au marchand Bernheim-Jeune en 1910. Pendant trois ans, Renoir travaille intensément à sa composition de baigneuses, produisant une vingtaine de dessins préparatoires, alternant entre esquisses générales au format du tableau (comme ici) et études de figures isolées. Ce dessin aux « trois crayons », marqué par de nombreuses reprises et modifications, montre un état intermédiaire de la composition, notamment pour la pose de la baigneuse centrale. La toile est aujourd’hui exposée au Philadelphia Museum of Art, à Philadelphie, en Pennsylvanie.

La dernière salle de l’exposition Renoir Dessinateur est une plongée dans les dernières recherches de l’artiste autour du nu féminin. Ce sujet central après 1900 est, comme l’explique Anne Distel, une « quête de la forme parfaite, ronde, pleine et surtout lumineuse. Il revient ainsi constamment au motif de la baigneuse ou de la femme à sa toilette en d’infinies variations selon les gestes, les techniques et les formats jusqu’à la sculpture (Le Jugement de Pâris). Renoir exécute de monumentales sanguines alors qu’âgé de plus de soixante ans et toujours plus affaibli et handicapé par une polyarthrite rhumatoïde, il fait montre d’une puissance du trait et de couleur inédite. Amplifiés et monumentalisés, ces nus sont d’authentiques protestations de la vie contre la mort. Exposés pour la première fois par Vollard en 1912, ces dessins tardifs où lumière, couleur et trait ne font plus qu’un, séduisent, par leur ambition et leur classicisme moderne, une nouvelle génération d’artistes, parmi lesquels Bonnard, Matisse et Picasso. »

Ce printemps intérieur, c’est l’ossature, l’architecture secrète de toutes les grandes toiles qui forment la seconde exposition : Renoir et l’Amour. L’idée de cette réunion de bonheurs est née après celle de Renoir Dessinateur, comme un cadeau que les équipes du musée d’Orsay ont décidé de se faire, et de faire à leur public pour fêter leur quarantième anniversaire. En effet, quoi de plus enthousiasmant que cette assemblée de chefs d’oeuvres, mondialement connus, unis à d’autres toiles moins célébres, mais tout aussi remarquables, réunies pour quelques mois. Oui, les « tubes » sont là, mais il y aussi de jolies découvertes, comme ce pont des arts, par un matin de printemps, certainement où les silhouettes se dessinent comme des ombres chinoises dans l’activité joyeuse du quotidien parisien.

Quel cadeau aussi à Pierre-Auguste Renoir que ces deux expositions qui rendent justice à ce peintre majeur que l’on est tenté parfois mal regarder car peut-être, « trop gentil », « trop aimable », pas assez irritant. Et si, pour une fois, on se laissait le droit de goûter innocemment, paisiblement, facilement, le bonheur, sans chercher plus loin, sans attendre qu’il se perde ? Ainsi ce Pont des Arts où Renoir qui connaît bien ce quartier populaire du Vieux Paris où il a grandi fait cohabiter dans la joie les monuments anciens ( l’Institut de France) et nouveaux (les deux théâtres parisiens de la rive droite) avec les bateaux omnibus de la Seine qui transportent le public de l’Exposition universelle de 1867.

A travers ces œuvres, un peu moins célèbres, c’est toute la vie parisienne qui se dessine, les sorties populaires, depuis les sorties chics dans les théâtres des grandes boulevards jusqu’aux guinguettes des bords de Seine. Ces « scènes de la vie moderne » offrent un vivier d’inspiration aux oeuvres artistiques qui décriront cette période. On dirait des scènes échappées de « La Bohème » de Giacomo Puccini, de « Manon » de Massenet, de la Dame au camélia d’Alexandre Dumas fils, de bien sûr de la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust.

Et bien sûr, quelques pas plus loin, entre tant de beauté, deux chefs d’œuvres, les plus connus, les plus parfaits, les plus incarnés de Pierre-Auguste Renoir. D’abord, le bal au Moulin de la galette, incarnation du bonheur de vivre et de la fête.  » Ce tableau peint en plein air en 1876 est le plus complexe jamais peint par Renoir à cette date. Il représente à la fois un défi en termes d’étude de la lumière que de com- position, au vu du nombre très important de figures. Par sa touche fluide, sa gamme de tons bleutés et son vocabulaire de gestes enveloppants, l’artiste donne à la scène un sentiment de grande unité, explique Paul Perrin. Cette unité est à la fois picturale et sociale, Renoir se plaisant à montrer les liens heureux entre hommes et femmes, adultes et enfants, bourgeois et ouvriers. Renoir fait notamment disparaître ce qu’il pourrait y avoir de rapport de domination entre les sexes (de jeunes hommes aisés venant s’amuser auprès de jeunes ouvrières qui, elles, cherchent une forme d’élévation sociale) pour célébrer la beauté d’un après-midi d’été. » Au milieu de la pièce, une forme de panorama propose des focus sur les éléments importants de la pièce. Les chapeaux et les canotiers, les femmes attentives, les couples enlacés, leit-motiv de l’oeuvre du peintre.

Encore quelques pas, le temps d’admirer un rare portrait de Camille Doncieux, l’épouse de Claude Monet, avec son fils, et voici déjà le déjeuner des Canotiers. Quatre années séparent cette compositions du Moulin de la galette. Cette fois, on a quitté Paris, on est à la fin de l’été. Renoir saisit la décontraction des corps et les conversations in-formelles qui accompagnent la fin d’un repas sur la terrasse d’un restaurant populaire de banlieue. Le lieu est fréquenté par de séduisants canotiers, de jeunes actrices venues de Paris, des écrivains, journalistes, des mécènes, etc. tous les amis de Renoir. Les conservateurs soulignent « la complexité de la composition par son nombre de figures et son format. Pour Renoir, c’est la même recherche et le même effort de conception que la réalisation d’une peinture d’Histoire. Les poses sont variées et naturelles et tous les personnages sont reliés entre eux par les gestes, les regards ou les couleurs. Comme le dira Renoir à la fin de sa vie : « Je voudrais dans mes peintures qu’il n’y ait pas une seule couleur qui frappe l’œil, que tout se soude ».

On est un peu ébloui, maintenant, par ce tourbillon de beauté, de couleurs, de lumière, mais l’exposition n’est pas encore achevée, il faut continuer d’avancer. Il y a encore des portraits des enfants Bérard, son ami et mécène, des fils Durand-Ruel, des couples amoureux, enlacés, des déjeuners au soleil, et toujours cette simplicité, ces mouvements des corps qui exultent. Comme le résument les conservateurs, Renoir est bien le chantre de la « modernité heureuse ». Jusque dans ce dernier tableau, les Parapluies, prêt exceptionnel de la National Gallery, legs de Sir Hugh Lane.  » Le sujet de l’homme abordant une femme dans la rue en lui proposant son pa-rapluie est à la mode dans la presse et les gravures à cette époque. Souvent il s’agit de jeunes « trottins » (filles de milieux populaires employées de magasins de mode et chargées des livraisons), figures associées alors à une forme de disponibilité amoureuse et sexuelle, voire à la prostitution. Renoir déjoue cette interprétation en donnant une place importante à la famille et en dirigeant le regard de la femme vers le spectateur et non vers l’homme. Le tableau est commencé vers 1880 (la partie droite) et achevé pour être exposé en 1886 (la partie gauche et le fond). Entre-temps, la manière de peindre de l’artiste a évolué vers une simplification des formes, des contours précis et des couleurs atténuées. Malgré cette hétérogénéité de style, un sentiment d’unité domine », notent les commissaires de l’exposition. Cette toile ne respire plus la même insouciance bénie, d’abord par ce noir qui envahit le ciel et par l’attitude même de la jeune femme, déterminée, sans chapeau, ni voilette, qui fixe le spectateur, comme la petite fille au cerceau.

On comprend ainsi un peu mieux peut-être la quête permanente de Pierre-Auguste Renoir pour, par-delà toutes les noirceurs, imposer son éclat, sa lumière, sa tendresse, son amour.


Auguste Renoir (1841-1919), Les Parapluies, vers 1881-1886, Huile sur toile, 180,3 × 114,9 cm, Londres, The National Gallery, legs Sir Hugh Lane, 1917, en partenariat avec Hugh Lane Gallery, Dublin, NG3268, Image © The National Gallery, London. All rights reserved

PRATIQUE :

Renoir dessinateur et Renoir et l’Amour, du 19 mars 5 juillet au musée d’Orsay à Paris, avec des nocturnes jusqu’à 21h45. Réservation fortement recommandée

Toutes une séries de conférences, concerts et ateliers sont organisés dans Orsay en fête, en hommage à Renoir.

La conférence inaugurale se tient le 17 avril 2026 à midi à l’auditorium. Elle présente les grandes articulations du parcours et la manière dont l’exposition se propose de relire, sous un nouveau jour, certaines des oeuvres les plus célèbres de Renoir et les plus populaires de l’impressionnisme.

A noter également, deux d’entre elles, RENOIR ET LA FÊTE GALANTE, le vendredi 22 mai par Colin B. Bailey,The Morgan Library & Museum, New York, et co-commissaire de l’exposition « Renoir dessinateur » et LE DÉJEUNER DES CANOTIERS (conservé à la Phillips Collection à Washington), le Vendredi 5 juin, à 12h

A voir également, le documentaire RENOIR IN LOVE, réalisé par Camille Ménager, production O2B vilms, musée d’Orsay, Arte France, disponible sur la plateforme arte.tv jusqu’au 19 juillet 2026.

Des concerts remarquables également avec Sandrine Piau, Marie-Nicole Lemieux, Susan Manoff autour de la maternité et de la féminité

Une INSTALLATION IMMERSIVE FRISSONS • UNE CRÉATION D’ADRIEN M, du 12 au 24 mai – Salle des fêtes

Un grand concert sous la grande nef, avec l’orchestre de chambre de Paris sous la direction de Thomas Hengelbrock avec la violoncelliste Anastasia Kobekina pour un programme comprenant la Symphonie n°2 de Saint-Saëns, Pulcinella de Stravinsky et la création mondiale d’un poème symphonique de Thierry Escaich inspiré de Renoir et Van Gogh. Le mardi 2 juin

Deux remarquables catalogues accompagnent l’exposition, sous la direction de Colin B. Bailey, Anne Distel, Sarah Lees et Paul Perrin. Coédition musée d’Orsay x GrandPalaisRmnÉditions

Renoir dessinateur, 224 pages, 183 illustrations

Renoir et l’amour, 250 pages, 150 illustrations

En hommage à Edith Scheppers de Bergstein, épouse d’Andrimont, mère attentive et peintre de grand talent, qui m’a appris à aimer Renoir.

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