Nichée dans un vallon, tout près de Villa de Leyva, dans le Boyaca (Colombie), Casa Terracota, est la plus grande maison en terre cuite du monde. Imaginé par l’architecte visionnaire Octavio Mendoza Morales, ce chef-d’œuvre a été érigé uniquement à la main et à partir de matériaux naturels locaux. Depuis sa construction, débutée en 1999 et achevée en 2016, Casa Terracota est devenue un symbole de l’ingéniosité humaine, de la durabilité et de l’harmonie avec la nature, un lieu vraiment unique au monde. Enfant, nous avons rêvé cela, une rampe d’escalier serpent, une cabane secrète, des soleils cachés, un toit où l’on peut marcher, un fauteuil-Papa… Un refuge pour nous ressourcer, nous reposer, nous restaurer, nous réconcilier avec nous-même et avec l’univers. A peine arrivé devant Casa Terracota, la fantaisie prend le pouvoir, tout devient possible. D’emblée, on se sent comme à la maison, à l’abri, réchauffée ou rafraîchi, protégé, comme si une grande maman nous prenait à la main et nous disait, « réalise tes rêves ». Art et nature s’y rejoignent, s’y confondent, et nous invitent à les regarder autrement, à nous considérer différemment, à voir. Alors, enfilons nos chaussons de lutin, enfourchons notre cheval de rêve et laissons danser notre âme d’enfant en écoutant Octavio Mendoza Morales, nous inviter à vivre et créer avec lui.

Qui est Octavio Mendoza Morales ?
Octavio Mendoza Morales, né en 1949 dans le département de Boyacá, est un architecte et céramiste militant. Pionnier de l’architecture durable et de l’utilisation de techniques artisanales traditionnelles et de matériaux respectueux de l’environnement, il inspire une nouvelle génération d’architectes à repenser la relation entre l’homme et son environnement bâti.


Pourquoi Villa de Leyva dans le Boyaca ?
« Je ne suis pas né à Villa de Leyva, mais j’y viens depuis ma plus tendre enfance. La ville était alors quasi-en ruines. Jadis, par les Européens venus en Amérique avaient bâti cette cité selon les techniques apprises des cités musulmanes, durant plus de 800 ans d’occupation espagnole. Ils leurs avaient emprunté, le système de construction en adobe, le mur à gradins que nous connaissons, comme on retrouve avec les « Bahareque« , en Colombie. Ils ont aussi apporté et enseigné aux Amérindiens la fabrique de briques et de tuiles qui leur étaient inconnues. Les Européens ont bâti des villes d’une grande valeur architecturale, s’inspirant de la tradition espagnole. Curieusement, les centres des grandes villes colombiennes fondées au XVIe siècle, comme Bogotá, Tunja et d’autres villes proches de Villa de Leyva, telles que Chiquinquirá, ont été construits selon ces mêmes principes.


Plus tard vint la colonisation touristique de Villa de Leyva. Bien que le général Rojas Pinilla ait décrété, en 1953 ou 1958, que Villa de Leyva était un monument national protégé afin d’empêcher toute destruction, la loi ne fut jamais appliquée. Peu à peu, la ville fut détruite, et aujourd’hui, Villa de Leyva ne conserve que très peu, voire aucun bâtiment, comme ceux dont je parle, qui constituaient la structure originelle de la Plaza Mayor et de certains îlots environnants. Il ne reste plus ces maisons paysannes, construites avec leurs maigres ressources, en adobe ou en terre, matériau qui leur est propre et qui fait partie intégrante de notre identité. J’en ai été profondément attristé.


Qu’est-ce que la Terre Cuite ?
» Nous sommes terre, eau, nous avons besoin d’air et de feu. Mais ces quatre éléments, ces systèmes de construction bruts et imparfaits. Grâce à la proximité de Villa de Leyva avec Ráquira, le « village des potiers », les habitants de ces vallées, depuis des temps immémoriaux, bien avant la colonisation espagnole, ont survécu en fabriquant des objets en argile, tels que des pots, des assiettes et des casseroles. Ce sont de petits morceaux de terre cuite, c’est-à-dire de la terre cuite, passée au feu, ce qui la rend imperméable et résistante au temps.

La terre nous donne la couleur, la terre nous donne la santé. Dormir ou vivre dans une maison construite en terre crue est bien plus sain que de vivre dans un bâtiment rempli de fer et de béton. Il est prouvé qu’on vit mieux, en meilleure santé, dans une construction en terre que dans d’autres systèmes de construction, car ces derniers ne sont pas faits de notre élément. Dormir dans une maison en terre est un pur bonheur. La terre, en tant qu’élément, possède de nombreuses qualités. Elle capte l’énergie du soleil pendant la journée, la emmagasine et la restitue progressivement durant la nuit. Lorsqu’on vit dans une maison en terre, s’il fait froid dehors, on ressent une chaleur agréable en y entrant, sans avoir besoin d’allumer le feu. »

Cette énergie, emmagasinée par les murs et la toiture en terre, est stockée puis restituée petit à petit. C’est un effet thermique, et c’est pourquoi la terre est bien meilleure pour la santé humaine. Les paysans, notamment les Cundiboyacenses (paysans de cette région), qui vivent dans des climats aussi froids que ceux de Tunja et de ses environs, à 3 000 mètres d’altitude, construisent leurs maisons en terre, avec de petites fenêtres. C’est ainsi qu’ils se protègent et qu’ils ont chaud en rentrant.
La Fabrication
Lorsqu’un architecte construit une maison ou tout autre édifice, il a besoin, curieusement, de milliers, voire de millions de petites briques, de blocs d’adobe ou de terre. Une brique est un petit bloc aux dimensions faciles à manipuler, d’environ 7 centimètres d’épaisseur sur 12 à 24 centimètres de longueur, permettant de le poser et de soutenir la construction d’une seule main ou des deux.
La Casa Terracota fonctionne de la même manière. « Terracotta » signifie terre cuite. C’est une construction façonnée à la main, à l’aide d’outils agricoles comme des seaux, des piques et des brouettes.


La structure se construit petit à petit, puis, comme pour les châteaux de sable, elle est cuite pour la protéger de l’eau et des intempéries. Ainsi, cette terre cuite est suffisamment résistante pour se maintenir dans le temps, à l’instar d’une petite brique. La maison n’a pas été cuite au soleil. Elle a été cuite ou brûlée très longtemps comme une pièce de poterie. Le soleil n’a fait que sécher les différentes couches de terre crue, déposées progressivement et séchées par le soleil et l’air. Plus elle brûle, plus elle devient résistante. Les murs intérieurs sont si épais que la chaleur ne pénètre pas à plus de 7 ou 8 centimètres. Si l’on creuse la Casa Terracota, on découvre un sandwich cuit à l’intérieur comme à l’extérieur. À l’intérieur, on trouve de la terre crue, car le feu ne peut pas y pénétrer.


J’ai construit une autre maison minimaliste, « la maison de l’artiste », pour m’isoler de ces visites et pouvoir enfin m’asseoir et discuter tranquillement. Les universités forment des professionnels du bâtiment qui ignorent tout du travail de la terre et des techniques ancestrales, héritées de nos ancêtres indigènes ou des anciens Européens qui nous ont transmis ce savoir-faire. Il est très rare aujourd’hui de trouver un ingénieur ou un architecte qui se consacre à la construction en terre. Nous sommes relativement peu nombreux. Il existe quelques constructeurs en France, où se trouve un centre expérimental dédié à cette technique. L’Afrique subsaharienne est pratiquement construite en terre crue ; dans les péninsules arabes et dans des pays d’Afrique du Nord-Est comme le Yémen et d’autres républiques, les habitants brûlaient leurs maisons pour les maintenir en place et se protéger. Je pense avoir apporté ma contribution grâce aux connaissances acquises au fil de mon expérience dans la construction de nombreuses maisons pour des personnes qui croient en ce type de système et lui font confiance.


La maison de ma grand-mère, par exemple, est construite en adobe brut, et elle existe toujours. C’est un système magnifique. Le ciment, qui contient de la chaux, est un produit peu écologique, très cher et très polluant. Si l’on observe les vieux quartiers ou les vestiges historiques de villes comme Bogotá, le quartier de Candelaria et la place principale, on constate qu’ils sont construits en terre crue, en adobe ou en murs à gradins. Et tout cela est encore debout.


Une maison à vivre devenue un modèle
Cette maison était faite pour être habitée. Je rêvais d’y vivre. Mais à mesure qu’elle attirait l’attention et que la Villa de Leyva devenait un haut lieu touristique, c’est devenu impossible . Les gens venaient la visiter sans autorisation, et lorsque j’allais prendre une douche, je me retrouvais souvent au milieu d’une horde de visiteurs désireux de découvrir la Casa Terracota. Petit à petit, la maison s’est transformée, passant du statut de foyer à celui d’attraction touristique.


Lorsque je m’adresse aux étudiants, j’essaie de leur montrer cette autre possibilité, celle d’un monde plus harmonieux : un monde plus écologique, plus économique et plus respectueux de l’environnement. Car la terre permet de travailler les choses de manière beaucoup plus organique et artistique ; des millions de possibilités restent encore à explorer. Il reste beaucoup à faire. La personne qui a la fibre artistique possède une perception du monde très particulière, sans en connaître la raison. Cette sensibilité est rarement innée.



À Casa Terracota, il y a toujours quelque chose à faire. Nous travaillons le métal et la forge, nous recyclons les déchets qui arrivent à Villa de Leyva, qu’il s’agisse de verre – qui est essentiellement de la terre – ou de métal, et nous les transformons en objets, comme une petite lampe ou tout autre élément utilitaire. Il y a toujours quelque chose en cours et qui continuera de l’être. D’un côté, cela prouve que l’on peut accomplir tout ce que l’on entreprend. De l’autre, nous vivons sur une planète composée de tant de matériaux utilisables que nous gaspillons et détruisons sans raison. Quiconque vient à Casa Terracota est le bienvenu pour poser toutes les questions dont il a besoin pour appliquer ces techniques chez lui, ou, qui sait, construire sa propre maison à la campagne. »


Pratique
La Casa Terracota est située juste à l’extérieur de Villa de Leyva, dans le Boyaca, et facilement accessible directement en bus depuis Bogotá. Pour la trouver, on peut marcher deux kilomètres depuis la Plaza Mayor de Villa de Leyva, centre du village ou encore prendre un taxi ou sa voiture personnelles.
La maison forme un aimable labyrinthe de terre. Elle comprend un grand jardin avec des endroits pour se reposer, un rez-de chaussée avec un atelier, une grande cuisine, des petites pièces où l’on peut travailler ou dormir. A l’étage, il y a une grande chambre lumineuse, des salles de bain et de douche, où les céramiques sèment des tapis de couleur. Au-dessus, il y a le toit, qui est un lieu tout particulier. Un grand escalier y mène pour découvrir la grande bulle de verre, comme un oeil d’Umu, qui amène la lumière dans la maison. Autour, il y un petit salon et un four où l’on peut cuisiner et aussi des bancs pour s’assoir, à l’ombre, et contempler le magnifique panorama sur les Andes.
La visite libre dure environ 1h30. Des guides sont disponibles et chaleureux pour compléter les QR codes, grâce auxquels l’architecte Octavio Mendoza Morales raconte les secrets et les curiosités de son œuvre. On peut aussi prendre le temps d’un tinto (café) à l’ombre (car comme la maison se trouve dans un vallon, sous le soleil, il y fait chaud).


Le projet Casa Terracota est aussi un petit centre d’échange pour ceux qui souhaitent parler de métiers ou d’art qui organise des conférences et des accueils d’artistes qui, en échange d’un séjour à la Villa de Leyva, peuvent y laisser une trace de leur travail.
Horaires et Tarifs
Ouvert du jeudi au lundi de 10h00 à 16h50.
L’accès n’est pas adapté aux personnes à mobilité réduite. Il est préférable de visiter la maison en semaine, car il y a beaucoup de monde les samedis et dimanches.
Merci à Octavio Mendoza Morales et à Nelva et Francisco Cortes pour cette fantastique découverte.

