EXPO PARIS SAGESSES

Le Musée du Louvre réconcilie les Merveilles du Monde à la galerie des Cinq Continents

Réunir les richesses artistiques des cinq continents, mêlant les cultures et les civilisations tel est l’ambition immense, et le défi, de la Galerie des Cinq continents qui a pris place dans les espaces lumineux de l’ancien Pavillon des sessions. Venus l’Afrique, les Amériques, l’Asie, l’Europe et l’Océanie, ces sculptures ont des âmes qui depuis la nuit des temps nous interrogent et nous invitent à un dialogue qui efface toutes les frontières.

Vishnu (Inde, 16-17e siècle, Bronze) tenant dans ses mains la conque (Shankha) et le disque (chakra) en compagnie de ses deux épouses Lakshmî, déesse de la Fortune, et Bhûdevî, la déesse Terre.

Depuis toujours, c’est l’extrême Sud du Palais du Louvre, un lieu un peu négligé, mystérieux, quelque chose d’un peu à part dans Paris, entre la fête foraine des Tuileries et le jazz de Saint-Germain des Prés, Pas de lumière, pas de boutiques, juste la Seine et ses grands arbres qui bordent ses berges. Quand on emprunte ce passage gardé par deux monumentales lionnes de pierre, on se sent toujours un peu comme un mousquetaire apportant en cachette les Ferrets de la Reine, comme Restif de la Bretonne, le « Spectateur nocturne » de la Révolution avec ses « Nuits de Paris », voire comme Juliette Greco dans Fantomas. En ces temps où l’institution traverse des zones de turbulences, c’est justement aux confins de ses terres que le plus grand musée du Monde a choisi de revenir aux sources et d’enraciner sa Galerie des cinq continents. DAns ce nouvel espace, les cultures dialoguent par-delà les frontières et les époques et où, sur un socle d’égalité, plusieurs millénaires de créations humaines sont  mises en relation.

En réalité, ce n’est pas tout à fait nouveau. Construit sous le Second Empire par Hector Lefuel, le pavillon des Sessions accueillait les sessions parlementaires et abrita plus tard, entre l’an 2.000 et 2010, ce que l’on appellait alors « la préfiguration du musée Jacques Chirac. Là, le Président et son conseiller avaient installé une antenne, comme une vigie de proue qui présentait 108 chefs d’œuvre des arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques afin de préparer le public à ce qui devait être le grand musée des arts d’ailleurs. Et puis, à partir de 2.006, le musée du quai Branly avait pris son essor et la question du devenir et du maintien du Pavillon des Sessions se posait, jusqu’à sa fermeture et sa reprise en main dans l’architecture sobre et épurée conçue par Jean-Michel Wilmotte.

Les portes massives sont ouvertes. Ils sont bien gardés. Cent trente oeuvres majeures du patrimoine mondial invitent à un grand voyage autour du monde et autour de notre cerveau.  » Le Pavillon des Sessions avait été pensé comme une sorte de manifeste esthétique d’égalité entre toutes les cultures du monde, explique Barthélémy Etchegoyen Glama, conseiller au musée du Louvre et directeur du musée Bonnat-Helleu de Bayonne, et Aurélien Gaborit, responsable des collections Afrique et du pavillon des Sessions au Louvre. Il fallait mettre à jour le principe de ce lieu. On a décidé de faire dialoguer les oeuvres des cinq continents les unes avec les autres, on voit tout à coup apparaître des questions qui frappent par leur universalité et la diversité de leurs réponses. » La visite n’est donc plus géographique comme autrefois, mais thématiques avec neuf questions – comme « Naître et Mourir », « Croire », « Assoir son prestige », « Passer d’un monde à l’autre » qui touchent l’humanité entière, et peut-être pas seulement, et auxquelles les sages statues apportent chacune un élément de réponse.

Ceux qui ont connu les premiers temps du musée du quai Branly se souviennent peut-être d’un jeu de Memo qui faisait le bonheur des enfants sous l’égide de la Chupicuaro, cette déesse féminine mexicaine qui, elle, n’avait jamais quitté le Louvre. Eh bien, la Mama a rappelé ses enfants, car la plupart des oeuvres qui le composaient se retrouvent ici. Certainement aussi, leur puissance et leur pouvoir évocateur sont tels qu’ils devaient se retrouver pour tracer ce chemin de sagesse à travers les temps et les continents. Leurs tailles varient terriblement, miniature pour certaines, comme une minuscule amulette contre les moustiques, originaire de l’acropole de Suse (actuel Iran), créée entre 1.500 et 1.200 av J.C., géantes comme la sculpture de grade turu kuru des îles Vanuatu.

D’emblée, les conservateurs affichent cette grande ambition, proposer un parcours à visée vraiment universelle en restituer la parole de Souleymane Bachir Diagne qui les a inspirés à l’issu d’un colloque : « L’universel à inventer ensemble doit se faire depuis le pluriel du monde. » Ainsi, ils ont choisi aussi d’unir aux oeuvres dites autrefois des « arts premiers », des sculptures européennes. Pourquoi ? Et Pourquoi pas ? Si des continents les séparent, elles sont pour la plupart contemporaines et, toutes anonymes. Enfin, on ne connaît pas leur auteur. La notion d’artiste n’était pas vraiment commune alors. Et c’est d’ailleurs une autre question qui se pose, et à laquelle un Elie Faure pourrait, peut-être répondre. Ce sont aussi des sculptures avec toute leur matérialité et leur pouvoir, même si leurs tailles, le matériau dans lequel elles ont été sculptées, gravées, fondues, les différencient. Il faudrait peut-être s’interroger aussi à la pierre, à l’arbre, au métal choisies pour comprendre les visées.

Un grand travail d’écriture et d’explication a aussi été réalisé sur les cartels qui permettent de connaître l’histoire des sculptures, les symboles qui y sont attachés, les personnes qui les ont offertes, acquises, échangées. Car, bien souvent elles restent attachées à la cosmogonies des peuples qui les ont conçus et qui, au-delà des discussions sur les demandes de restitution, peuvent trouver ici des objets qui n’auraient sans doute pas survécu au temps s’ils n’avaient un jour entrepris le voyage vers l’Occident. Pour beaucoup ce sont des rescapés du temps. Tel ce pectoral colombien de la province de Magdalena, rare survivant des fontes massives entreprises par les conquistadors, ou cette fragile Marguerite venue de Malines en Belgique. Car la galerie des Cinq continents accueille aussi des oeuvres européennes, ce que ne faisait pas le pavillon des Sessions.

De même pour les mystérieuses et précieuses statuettes en terre cuite de la culture Nok. Comme le précise sobrement un cartel, « ils font partie les témoignages sculptés les plus anciens d’Afrique subsaharienne. Issues de découvertes fortuites ou de fouilles clandestines, les informations sur leur contexte de création et d’utilisation manquent. Restituée au gouvernement du Nigeria en 2003, cette sculpture est déposée au musée du quai Branly en raison de son importance historique et artistique. »

D’autres encore, ont trouvé refuge ici et n’auraient peut-être pas traversé les temps autrement. Tel le merveilleux Olifant, taillé dans une défense d’éléphant, originaire de Guinée-Sierra-Leone, réalisé par un sculpteur de la Renaissance. Et aussi, par quel improbable miracle, cette cuillère, rangée avec d’autres cuillères dans un tiroir des réserves de l’ancien musée de l’Homme, est-elle arrivée ainsi, en pleine lumière, avec ses pleins et ses creux troublants. Comme une nouvelle Miss Univers, elle s’impose par sa forme parfaite et par l’humour et la grâce avec laquelle l’artiste anonyme a su allier son usage et son existence féminine.

Certaines aussi ont trouvé ici refuge, comme l’ultime témoignage de peuples disparus, comme les mystérieuses statues Taïnos. Longtemps, cette société demeura totalement inconnue. Comme les Arawaks et les Kalinagos, aussi appelés Caribes, les Taïnos peuplaient les grandes Antilles, qui regroupent Cuba, Haïti, Porto Rico et la République dominicaine, mais aussi les actuelles Antilles françaises. Du fait de la colonisation espagnole, entre 1508 et 1531, leur nombre sur l’île d’Hispaniola (où se trouvent Haïti et la République dominicaine) est passé de 60 000 à 600. Quelques-uns de leurs descendants subsistent toujours, notamment en République dominicaine, où un territoire spécifique a été attribué aux Kalinagos survivants.

Les trésors abondent autant que les questions. On peut se demander pourquoi la représentation des oeuvres d’Asie reste faible, voire anecdotique. Sans doute parce qu’à Paris le musée Guimet et le musée Cernuschi tiennent bien leur rôle, mais on pourrait rêver de voir un jour la culture chinoise et indochinoise réapparaître au Louvre ainsi que le conservateur Jean-Baptiste Clais en a amorcé la préfiguration avec la très belle et première exposition consacrée la Passion de monsieur Thiers, figure politique controversée du XIXe siècle et l’un des plus importants collectionneurs d’arts asiatiques.

La Cordillère des Andes est aussi convoquée avec cette jarre en terre cuite inca conçue en Bolivie dans la province d’Arque, Cumna. Elle permettait de transporter la bière de Maïs offerte par l’Inca lors des grandes fêtes. Par sa forme, elle traduit à la fois la générosité et l’autorité du souverain. La vocation sacrifielle se retrouve également dans cette sculpture Ifugao, originaire de l’île de Luzon aux Philippines. Selon leurs croyances, ce type de statue appelée « Bulul » garantit une abondante récolte de riz et la protège. Les Ifugao prétent également au dieu du riz des pouvoirs guérisseurs.

Voilà, au terme du voyage, un sixième continent de questions s’ouvre. Comme celle-ci que nous effleurons tout juste. Quel dialogue entre les figures humaines et les figures animales si présentes et si puissantes dans le vocabulaire de ces artistes ? Le serpent, le jaguar, l’âne, les dragons, la baleine, le poisson, les chimères. Quelle voix portent-ils dans ce concert ? Visiteur qui entre là, laisse-là tes idées, tes connaissances, tes certitudes, apprêtes-toi à te laisser choquer, questionner, émerveiller, éblouir, terrifier, bercer, attendrir et consoler sous les regards empreints de sagesse et de gravité des chefs d’oeuvres qui se présentent à toi. Ce sont des dieux, ce sont des héros, ce sont des créatures fantastiques, ce sont, pour beaucoup des mères, des pères, des animaux mythiques, des personnes extraordinaires. Des confins du monde, de l’aube des temps, depuis les cultures d’où ils nous arrivent, ce sont tous des intercesseurs entre le monde connu et l’inconnu. C’est comme la grande famille de l’humanité qui se serait donné rendez-vous ici pour un festin de retrouvailles. Et l’on aimerait être petite souris pour pouvoir les écouter la nuit deviser sur le devenir de l’humanité et, humblement, les prier de nous aider à trouver entre la nature et les générations à venir un chemin apaisé.

Pratique :

L’accès à la Galerie des cinq continents se fait par la Porte des Lions, située entre l’aile de Flore et l’aile Denon côté Seine. Elle permet un accès rapide aux salles de peintures italiennes et espagnoles des 17e et 18e siècles qui viennent d’être rénovées, situées au 1er étage. Les espaces permettent également d’accueillir des spectacles et des ateliers :

Du 8 au 28 décembre. Les Ombres de Nacera Belaza, permettent de déambuler dans la galerie entouré de danseurs. A 19h et 21h30

Le 20 décembre, dessine-moi un chef d’œuvre.

A l’entrée de la Galerie, le Café des Lions vient également d’ouvrir et offre une vue sur le jardin du Carrousel. Les chefs boulangers Pascal Rigo et Arnaud Chevalier ont installé un fournil où le pain est pétri, levé et cuit quotidiennement, rééditant les gestes millénaires de cette sculpture éphémère et sacrée qu’est le bon Pain.

Tous les jours de 10 à 16h, sauf le mardi.

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