A partir du 10 décembre 2025 et jusqu’à l’aube du printemps 2026, l’artiste plasticienne Eva Jospin investit une galerie du Grand Palais avec Grottesco, les aventures imaginaires d’un jeune Romain. Dans la galerie qui lui fait face, Claire Tabouret présente D’un seul Souffle, les dernières esquisses des vitraux qui rejoindront bientôt Notre-Dame de Paris (autre article à venir). Deux femmes, deux créatrices, deux regards sur deux monde parallèles et complémentaires pour se perdre et se (re)trouver.


Il faudrait ne rien dire et laisser chacun pénétrer ici, comme ces explorateurs qui remontaient jadis les fleuves inconnus et tombaient parfois sur des cités oubliées ou sur des temples engloutis. Il faudrait ne rien dire et laisser chacun cheminer en quête de ce qu’il cherche (et il le trouvera) ou en quête de rien du tout. Il faudrait ne rien dire et venir, le coeur et l’âme vierge, comme les enfants qui montent un jour au grenier de la maison familiale et trouvent une malle emplie de poussières et d’étoiles. Il faudrait ne rien dire, ne rien lire, et venir, seulement. Se laisser dérouter, envouter, ensorceler jusqu’au vertige en survolant, en plongeant entre tous ces infinis, le grand et le petit.


Il faudrait ne rien dire et, on aimerait parfois, le faire, et se faire, comme les araignées, les habitantes discrètes et invisibles de ces forêts, de ces grottes, de ces clairières, de ces théâtres, de ces temples, de ces montagnes, de ces mystérieux palais de nuages qui naissent et se diluent sous nos yeux comme des apparitions ou des mirages. Il faudrait ne rien dire, et comme un Minotaure tranquille, faire confiance au fil d’Ariane pour explorer nos labyrinthes ou, comme dit la chanson de Feu ! Chatterton : » Marcher, courir nous éreinte. Alors restons assis Au milieu du labyrinthe. Sans chercher d’issue. »

Mais l’on est toujours trop bavard et l’on cherche des discours, des théories, des philosophies. Quelles influences ? Quelles références ? Rome, Florence, Fontainebleau, le Panthéon, Venise, Borges, l’Aleph, Angkor, Petra, l’Inde, Halong, Ninh Binh, Duras, Grimaud, Prévert, Miyazaki… Un peu de tout cela, comme on préfère. On veut mettre des mots. Eva Jospin s’y prête volontiers, disponible, souriante, affable, légère et profonde avec son regard couleur de rivière ou d’étang. A ceux qui lui demandent, elle explique. Oui, son art est composite. Oui, elle travaille non stop depuis quatre mois dans son atelier parisien, un ancien bâtiment de carrosserie, avec ses dix artisanes pour créer les pièces dévoilées dans l’exposition, mais elle a aussi dépoussiéré et remis sur pieds d’autres oeuvres – elles sont quinze au total, dont les premières, Panorama en 2016 et l’Encre des Grottes en 2017 – pour tirer le fil de son travail et de son style où le végétal, l’architectural et le fantastique s’entrelacent. Et puis, ensemble, le 20 novembre, elles ont investi la galerie du Grand Palais pour achever le périlleux montage.






Qu’est-ce qui est en premier ? La grotte ou la forêt ? Eva Jospin ne cesse de s’interroger sur l’une, sur l’autre, sur l’une et sur l’autre. J’explore toujours, dit-elle, deux espaces archaïques que sont la forêt et la grotte. Et puis il y a les versions architecturales de la grotte qui seraient la colonne et le dôme. Je travaille ces formes symboliques, chargées d’histoire, de manière obsessionnelle. Il y a aussi d’autres espaces comme le nymphée, que j’utilise beaucoup. Chez les Grecs, il s’agit d’un bois sacré avec une source où se désaltèrent les nymphes ; chez les Romains, de fontaines pour rafraîchir les villas patriciennes. La forme du nymphée devient la niche qui accueille les sculptures dans les façades d’architecture. Dans Grottesco, il y a quatre niches à l’intérieur du Dôme.

« Il paraît que le titre, Grottesco, vient de la légende d’un jeune Romain tombé dans un trou, une grotte dans laquelle, sous terre, il découvre de magnifiques fresques. « En fait, explique Eva Jospin, ce n’est pas une légende, mais les vestiges de la Domus Aurea – la Maison dorée de Néron, ensevelie depuis des siècles. Toutes les peintures qui ornaient ce palais, cette espèce de grotte, ont fait émerger un nouveau style appelé «grotesque». Pour nous, il fait référence à l’idée de grotte, de figures un peu monstrueuses ou ridicules. Or ce mot provient de l’événement d’un garçon qui tombe dans une grotte. Cela ouvre l’imaginaire, devient quelque chose de fictionnel. J’aime trouver des titres qui sont à la fois un lieu et une rêverie. » Parce que bien sûr la grotte, c’est mille choses, un palais, un labyrinthe, une caverne et d’autres lieux où l’on aime se blottir, encore.



On cherche des noms. Eva Jospin est-elle une magicienne, une fée, une nymphe ? Thétis ? Daphné ? Circé ? Certainement, un peu de tout cela, elle est une Femme, et elle l’assume. Qui d’autre qu’une femme pour s’intéresser ainsi aux petites choses misérables de la vie. Le carton, ce papier rigide, grossier, vulgaire, qui n’est la plupart du temps que l’emballage de ce que nous prenons pour des trésors.


Il y en a pourtant pour qui il peut devenir le plus précieux des refuges, ces silhouettes sans toit qui, dans la rue, s’en font, un rempart contre le froid, une maison provisoire. Ce carton, économique, léger, facile à découper, plier, assembler, grignoter. Avant de passer au monumental à Bilbao ou à la Fondation Vuitton dans le bois de Boulogne, Franck Gehry l’avait utilisé pour créer chez Vitra le Wiggle Side Chair, tout en carton !
« Qui peut, aujourd’hui, bâtir encore des palais ? »
Eva Jospin l’a choisie pour cela et aussi, parce qu’il incarne tellement les temps que nous vivons. Le tout jetable, le recyclable, le vulnérable. Elle en fait des colonnes qui, en d’autres temps, furent d’albâtre ou de marbre. Eva Jospin ne le tait pas : « Qui peut, aujourd’hui, bâtir encore des palais ? » Et puis, elle le cisèle, elle le brode, elle l’illumine. C’est d’ailleurs l’un des mystères de cette exposition. Ainsi magnifié, en certains endroits, l’humble carton rayonne, comme éclairé par une invisible lumière. Et ce n’est pas que le soleil couchant.



Plus récemment, elle s’est intéressée à la broderie, comme jadis la colombienne Olga de Amaral au tissage, et aussi d’autres Pénélope. Je me souviens d’une amie potière, Annie Roger que l’on appelait ARO. Dans notre village, elle sculptait des formes végétales et aquatiques, des algues, des citrouilles, et tissait un long linge, toujours le même, entourant peu à peu la figure du chat qu’elle avait tant aimé, d’une forêt de fleurs et de plantes chatoyantes et multicolore. Pour l’instant, Eva Jospin explore les teintes végétales, les pastels sourdes, les terre de Sienne, et elle détourne aussi parfois la matière en chute d’eau.



Dans ce petit univers, Eva Jospin introduit aussi des coquillages, des éponges, c’est la même famille. elle le dit d’ailleurs, ce n’est pas tant la nacre qui l’intéresse que le fossile. Elle en fait de mystérieuses rocailles qui scintillent au détour de ses palais baroques. En partant à la découvertes de ces petits trésors cachés, on imagine quelles créatures pourraient vivre, demeurer ici. Car tous ces monuments sont vides,et silencieux… Qui mérite d’accéder à cette coupole ? Mais nous y sommes. Le soleil l’habille de reflets d’or et on pense à ceux que l’on aime et que l’on va inviter. Pour que seuls et ensemble, nous puissions broder dans toute sa lumineuse évidence l’espace de nos rêves.




Pratique :
Du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026, du mardi au dimanche de 10h
à 19h30, nocturne le vendredi jusqu’à 22h. Fermeture hebdomadaire le lundi
Fermeture anticipée à 18h le 24 décembre Fermé le 25 décembre
Ouvert le 1er janvier
Accès Entrée Clarence Dillon , 1, avenue Winston Churchill 75008 Paris, face à la Seine, et avec la chance de pourvoir contempler, par les fenêtres, la Tour Eiffel et les Invalides.
Informations et réservation : www.grandpalais.fr
Tarif : entre 12 et 15 euros, gratuit pour les moins de 18 ans.
Avec le soutien de GALLERIA CONTINUA
Scénographie Jean-Paul Camargo
Un magnifique catalogue relié et toilé, 22,5 x 31 cm, propose la première monographie d’Eva Jospin
240 pages, 175 Illustrations, 45 €, GrandPalaisRmnÉditions 2025.


[…] éphémère au sein de l’édifice immense. Une place centrale avec quelques bancs réunis les « Grottesco » d’Eva Jospin, à cet espace empli de lumière. Claire Tabouret et l’atelier Simon-Marq y révèlent les […]