EN SCÈNE Musique

KODÔ présente son incandescente « Luminance »

La troupe japonaise Kodô est revenue en Europe, de sa lointaine île neigeuse de Sado avec ses tambours (Taïko), ses flûtes (Shinobué) et ses gongs. Leur performance aussi exigeante qu’impressionnante incarne autant l’hommage à la nature et à la communion des esprits qui est leur signature qu’une forme de défi lancé à l’homme, à sa capacité de résistance. Après Warabe qui laissait la part belle au chant en 2024, Luminance, leur nouveau spectacle, nous pousse, dans nos derniers retranchements.

Il y a bien longtemps que, régulièrement, un peu avant le printemps, Kodô, la troupe des enfants du Tambour, s’en vient en Europe et en France, de sa lointaine île neigeuse de Sado (Sadogashima) dans la mer du Japon. Le première groupe Sado no Kuni Ondekoza s’était formé en 1971 et après la création de Kodô, en 1981, leur première venue en France remonte à 1994. Cela avait été alors un éblouissement que de découvrir ces sonorités inouïes, comme venues du fond des temps, à l’époque où les Taïko étaient largement inconnues dans la population occidentale, même mélomane. Et puis, régulièrement, tous les deux ou trois ans, la troupe prend ses quartier, à Paris, dans la salle Pleyel à l’acoustique boisée et dans des salles où leur musique percussive prend toute son ampleur, de la Halle aux Grains à Toulouse, au Nouveau Siècle à Lille, puis à la Philharmonie de Berlin et, cette année, jusqu’à la Finlande et au théâtre Dailes de Riga en Lettonie. Lorsque l’on aperçoit de loin l’énorme camion de la tournée, on pourrait se demander ce que ces musiciens venus du fond des îles japonaises, peuvent encore nous dire, quarante ans après. Voici quelques éléments de réponse avec « Luminance », le nouveau spectacle conçu par Yuki Hirata, jeune metteur en scène de 32 ans.

Quelques mots sur Yuki Hirata, sur scène, il veille à tout, maniant tous les instruments, depuis les petites cymbales, jusqu’aux flûtes de bambou et aux tambours Taïko. Le Centre d’apprentissage de Kodô est une école de vie exigeante où se perpétue l’enseignement que les pionniers du groupe sont venus apprendre par le théâtre Nô, les arts populaires et le maniement des Taïko, l’instrument le plus ancien du Japon. Lorsqu’on y entre, on adopte un mode de vie porté par le respect de la tradition et de la nature environnante. La troupe compte cinquante de membres, dont 25 musiciens permanents qui vivent en communauté dans le respect de règles strictes. Ils suivent un entraînement rigoureux, aussi bien sportif que musical et spirituel. Yuki Hirata l’a intégré en 2015, à l’âge de 21 ans et après avoir acquis cet art exigeant et interprété les performances connues du groupe, il s’est lancé dans la création de nouveaux spectacles, lors du grand festival d’été, le Fête de la Terre et désormais pour la tournée One Hearth avec Luminance, alliance entre les racines ancestrales de Kodô et les interrogation de la nouvelle génération.

Loin d’aller vers la facilité, Luminance nous enseigne l’exigence.

On n’y pense pas toujours mais la Musique n’est pas qu’un jeu, loin de là. Elle sait être danse, caresse, tendresse, consolation, mais elle est aussi pouvoir, puissance, violence, mort. Kodô, pour ceux qui n’en connaissent pas le sens, ce pourrait être une succession de tableaux, de jeux, de danse, chacun attendant le moment spectaculaire où paraît le majestueux O-Daïko, le grand tambour, qui emporte tout dans sa profonde vibration. Mais Kodô, c’est bien plus que cela, tout à la fois les traditions et les danses venues de l’île de Sado, refuge où le grand moine Nichiren (1222-1282), « Nichiren Daishōnin », fondateur de l’école du bouddhisme Mayana, fut exilé – c’était de son temps la plus dure sanction après la peine de mort – et rédigea ses trois grandes Lois sacrées et révélées. Jadis, quand les temps étaient trop rudes, ses habitants invoquaient démons, les Oni pour appeler la pluie, faire cesser la tempête, bâtir leurs maisons ou encore demander la clémence des esprits. C’est pourquoi les instruments, en particulier les Taïko (tambours), sont aussi sacrés que les éléments dans lesquels ils sont fait : le bois de cèdre ou de Zelkova (Orme japonais), les peaux de cheval ou de vache.

Loin d’aller vers la facilité, Luminance nous enseigne l’exigence. Bien sûr, il y a le sourire, l’entrain, la joie, la beaurté et la grâce des musiciennes et musiciens, mais il y aussi la rigueur, la dureté, l’exigence, la représentation de ce que l’entraînement quotidien, par tous les temps, sollicite des corps et des âmes. Pour traduire cela Yuki Hirata a choisi de reprendre Monochrome, une oeuvre historique créée en 1976 par le compositeur Maki Ishii qui s’était rendu sur l’île de Sado sur la recommandation du chef d’orchestre Seiki Ozawa, conquis par le groupe Sado no Kuni Ondekoza. Ishii fit plusieurs séjours à Sado en compagnie des membres d’Ondekoza et s’inspira de cette expérience pour composer Monochrome.

Dix tambours taiko (sept shime-daiko et trois miya-daiko) dialoguent avec deux grands gongs. Les taiko sont d’ordinaires utilisés pour des sons puissants, mais ils sont soumis – et donc, leurs joueurs et les auditeurs aussi – à une retenue extrême qui va des tapotements infimes aux claquements tonitruants, à la limite de la torture auditive. Cette composition unique, très marquante dans l’histoire de Kodô, est longue, très longue – certains spectateurs sont tentés d’applaudir bien avant la fin, ou de parler, ou se détourner, pourtant la concentration extrême ouvre à une autre forme de conscience, atteint un arc en ciel sonore qui subjugue les sens.

Pour redescendre après cette expérience forte, Luminance nous emporte ensuite vers un art du spectacle folkorique perpétué sur l’île de Sado. C’est Onidaiko, un divertissement par lequel Yuki Hirata appelle sur nous et les nôtres tous les bienfaits, la santé, le bonheur, la prospérité. Entrent en scène quatre « démons » Oni, aux couleurs des quatre éléments ou des quatre saisons. Ces figures surhumaines aux très longs cheveux hirsutes et aux masques de vieux sorciers ou sorcières dansent pour apporter la chance et chasser les mauvais esprits.

Vient le moment d’une nouvelle expérience, et d’un morceau encore une fois plus tourné vers l’introspection et la musique contemporaine. Ten Ten Games a été composé par Koshiro Hino, artiste japonais de musique contemporaine et électronique et s’inspire d’un film documentaire « frisson » consacré à l’île de Sado, qui même images et sons saisissants. Ten Ten Games est présenté pour la première fois à l’étranger et vient, comme en miroir de Monochrome, illustrer le dynamisme créatif de l’île de Sado.

Et c’est le moment du majestueux O-Daiko, le grand tambour d’un mètre 20 de diamètres qui pèse près de 300 kilos. A chaque arrivée dans une salle pour la tournée One Earth, la troupe de Kodô se réunit au complet pour le hisser vers la scène, en prenant un soin extrême. Pour l’heure, seul un homme – et un second à l’arrière de l’instrument par moments – le joue, mais sur l’île de Sado, il est arrivé qu’une femme le joue, ce qui pour la communauté est un grand bonheur car le moine Nishiren prône l’égalité entre hommes et femmes. Le motif peint sur la peau, appelé Tomoe, symbolise les énergies de la nature que le musicien va éveiller en faisant corps avec le tambour massif. Le jeu est particulièrement puissant et difficile, car il faut maîtriser en tout point la gestuelle sans se laisser prendre par l’épuisement, et aller jusqu’au bout de cette épreuve saisissante.

Après le grand solo de tambour, Luminance s’achève dans la joie avec Yatai-bayashi, une pièce inspirée par l’accompagnement joué lors du Chichibu Yomatsuri, festival nocturne qui se tient chaque année à Chichibu dans la préfecture de Saitama. Des charettes de vingt tonnes y sont hissées sur une pente abrupte et la musique des Taiko encourage ceux qui les tirent. Des joueurs sont installés à l’intérieur des charettes, d’où leur position acrobatique et sportive. Tous les tambours, et aussi le O-Daiko, se joignent à ce moment de liesse populaire. Encore une fois, les Enfants du Tambour (Kodô) nous font voyager très loin, jusqu’à leur île à l’inspirante sagesse.  » Luminance, conclut Yuki Hirata, est placé sour le signe de la lumière et de l’espérance. La situation actuelle du monde est globalement inquiétante. Devant toutes ces tensions et ces guerres un peu partout, il est important d’inclure des pièces qui soulignent la force intérieure, la capacité des humains à résister et à s’en sortir. Je tiens à ce que ce spectacle apporte de la vigueur aux gens, qu’il leur donne envie de continuer et d’avancer. » Arigatōgozaimasu.

Pratique :

Kodô présente Luminance, le mercredi 11 février 2026 à Metz, le vendredi 13 février 2026 à Lille

La Troupe de Kodô pour One Earth Tour Luminance :

Yuki Hirata, Jun Kida, Ryoma Tsurumi, Reo Kitabayashi, Kodai Yoshida, Seita Saegusa, Shun Takuma, Kei Sadanari, Moe Niiyama, Junpei Nonaka, Kazuma Hirosaki, Hana Ogawa, Shizuku, Katsube, Toji Hirada.

Photos Takashi Okamoto et Kodô

Le Maestro Seiko Ozawa et le violoniste Isaac Stern de la création de Monochrome en février 1976.

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