Pour la première fois de l’Histoire, une trentaine des tapis parmi les 92 commandés en 1668 par le jeune Louis XIV à Charles Le Brun pour la Grande Galerie du Louvre sont présentés sous la nef du Grand Palais. Jamais auparavant, depuis leur création il y a 350 ans, un tel nombre de ces tapis n’avait été réuni dans un même espace. Par la volonté et le travail du Mobilier National, le rêve extraordinaire du Grand Colbert prend ainsi forme sous nos yeux. Ce plus grand tapis du monde, chefs-d’œuvre du savoir-faire français de la Savonnerie, est présenté huit jours seulement. Un somptueux cadeau. Marcher aux côtés de ces splendeurs est un moment inoubliable.

La danse, la musique, la pierre, les fontaines, Versailles, Chambord… Même si vous croyez tout connaître du Roi-Soleil, vous n’avez peut-être pas encore prêté attention à cet élément pourtant essentiel : ses tapis. Pas seulement les tapisseries murales qui ornaient les murs de ses châteaux, mais les humbles tapis que l’on foulait au pied. Ce sont ces trésors – sur lesquels on ne marchera pas – que le Mobilier National a décidé de dévoiler pour quelques jours au public. Il faut imaginer la démesure. Venus des quatre coins du monde, 32 tapis sont présentés. Ils emplissent toute la nef du Grand Palais. A l’origine, 92 tapis étaient prévus, sur lesquels les Ambassadeurs venus rendre visite à Louis XIV auraient dû défiler pour avancer vers son trône tout au long des 440 mètres de la grande Galerie du Louvre…



L’histoire…
En 1668, au début du règne de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), commanda à la manufacture de la Savonnerie une série de 92 tapis d’une taille extraordinaire. Ces derniers devaient recouvrir l’intégralité de la Grande Galerie qui reliait le Louvre au palais des Tuileries, aujourd’hui disparu. Cette galerie mesurait 440 m, soit six fois la longueur de ce que serait plus tard
la Galerie des Glaces à Versailles qui n’était alors qu’un pavillon de chasse. Le Louvre était le siège officiel de la monarchie française. Ce tissage était donc une entreprise audacieuse, sans précédent, et un chapitre unique dans l’histoire de l’art.
À travers cette commande, Colbert poursuivait plusieurs objectifs : l’acquisition de la maîtrise de l’art du tapis en France devait contribuer au développement des manufactures et empêcher l’importation coûteuse des productions étrangères, venues par exemple des Flandres. Le ministre cherchait aussi, en surpassant les merveilles de l’Orient, à faire rayonner la gloire du monarque bien au-delà des frontières du royaume.


Tissés entre 1668 et 1688 dans la manufacture de la Savonnerie, les tapis de la Grande Galerie semblent ne jamais avoir été mis en place dans l’espace qui leur était destiné. Louis XIV, qui entretemps s’était installé à Versailles, avait cessé de s’intéresser au projet, qui fut pourtant mené à son terme par Colbert. Le puissant ministre avait éclipsé l’ancien surintendant Nicolas Fouquet, le premier à avoir créé des ateliers de haute lisse près de son domaine de Vaux-le-Vicomte, à Maincy et à s’être fait représenter sur des tapisseries créées par le peintre Charles Le Brun à qui il avait confié le programme décoratif de son château. Colbert transféra d’ailleurs non seulement les œuvres crées pour Fouquet, mais aussi les artisans employés par le surintendant arrêté en 1661 et exilé dans la forteresse de Pignerol pour crime de « péculat et de lèse-majesté ». C’était aussi une manière, en écrasant l’inspirateur et père spirituel du jeune Louis, de mieux assoir encore son pouvoir. Une tapisserie porte le souvenir de cette histoire, elle figure une couleuvre, emblème de Colbert, qui s’apprête à immobiliser un écureuil, symbole de Fouquet.


Les symboles d’Apollon
Après l’incendie de la Petite Galerie construite sous Henri IV pour relier le Louvre à la Grande Galerie, Louis XIV entreprit l’édification d’une nouvelle galerie sur le thème d’Apollon, dieu des arts et de la lumière, qu’il avait choisi pour emblème, avec l’aide de l’architecte Louis Le Vau (1612-1670) et du peintre Charles Le Brun (1619-1690). Le décor de la voûte évoque la course d’Apollon sur son char à travers le ciel, de l’aurore au crépuscule, et met en scène les éléments du cosmos liés à l’astre solaire (heures, jours, mois, saisons, signes du zodiaque…). Treize tapis de 9 mètres de large, soit 600m2, furent livrés entre 1664 et 1666 par l’atelier de Philippe Lourdet (vers 1590-1667), installé depuis 1626 sur la colline de Chaillot, dans une ancienne manufacture de savon, d’où le nom de Savonnerie. Répartis en paire autour d’un tapis central, les tapis répondaient, par leur structure, au décor de la voûte et égrenaient les symboles d’Apollon : la lyre, le carquois, l’arc, le brandon, la couronne de laurier… Tournant majeur dans l’art du tapis français, ils servirent de modèles au tissage des 92 tapis de la Grande Galerie.

« Le plus grand tapis du monde » Bien que désigné à l’époque comme un seul et même « grand tapis à la persane », le tissage des tapis de la Grande Galerie était composé de 92 tapis mis bout à bout dans le sens de la largeur. Cette allée d’honneur devait conduire les visiteurs du roi depuis les Grands appartements du Louvre jusqu’à une Salle du trône, dont l’aménagement était prévu dans le pavillon de la Rivière (actuel pavillon de Flore). Dessinés par Charles Le Brun, les tapis suivent tous un schéma similaire, composé de riches rinceaux d’acanthe sur un fond brun profond.
« Le Roi-Soleil au centre d’un univers infini »
Cependant, chaque tapis reste unique, illustrant ainsi l’idéal baroque de « varietas », une variété qui reflète le génie illimité de l’artiste, toujours capable d’inventer de nouveaux ornements. Les extrémités des tapis de la Grande Galerie présentent, alternativement, un bas-relief allégorique illustrant les vertus du roi ou un paysage idéalisé, évoquant l’éclat de la France. Ensemble, ces tapis célèbrent le Roi-Soleil au centre d’un univers infini. Ils énumèrent les grandes valeurs et vertus alorschères au roi : l’Amour, l’Éspérance, la Valeur, la Vigilance, la Vertu, la Paix…


La Manufacture de la Savonnerie et la technique du point noué
La production de ces tapis s’échelonna sur plus de 20 ans en suivant les peintures de Charles Le Brun reproduites sur des cartons peints, huiles sur toile à l’échelle des tapis que des peintres- cartonniers réalisaient d’après les dessins du maître. La technique de la Savonnerie développent un savoir-faire propre inspiré du nouage oriental traditionnel. La technique du point noué avait été introduite en France sous le règne d’Henri IV, afin de concurrencer les tapis orientaux. Elle fut d’abord pratiquée dans l’atelier de Pierre Dupont (1560-1640), installé en 1608 dans un local du palais du Louvre. Le tissage des tapis de la Galerie d’Apollon et de la Grande Galerie fut cependant confié à l’atelier rival de Simon Lourdet, fabricant de tapis au point noué, dont l’entreprise était installée depuis 1626 dans une ancienne fabrique de savon située au pied de la colline de Chaillot, d’où le nom de « Savonnerie ». Le lieu permettait d’accueillir des métiers de 9 mètres de long nécessaires pour ces commandes exceptionnelles.



Les tapis sont réalisés sur un métier vertical dit de haute lice, sur lequel sont tendues deux nappes de chaînes en laine blanche. Le lissier forme un nœud sur deux fils de chaîne avec de la laine teintée préalablement enroulée autour d’une broche. Puis chaque rangée de nœud est bloquée avec un fil de duite, tendu entre les deux nappes, et un fil de trame, serpentant autour des chaînes, tous deux en lin. Les nœuds sont ensuite tassés avec un peigne et coupés aux ciseaux coudés à l’aide d’un gabarit, pour former un velours dense et uniforme. En 1671, l’atelier Dupont rejoignit la Savonnerie. Plus tard, en 1826, la manufacture de la Savonnerie fut réunie par ordre de Charles X à celle des Gobelins.


Le désamour de Louis XIV.
Les années passées, Louis XIV avait fini par se détourner du Louvre, où il avait vécu une enfance malheureuse et contrainte pour s’installer à Versailles qu’il pouvait modeler à son goût. Il avait tant d’autres choses à faire et les tapis qui s’achevaient n’étaient pas adaptés à la grande Galerie des Glaces qui mettait en lumière un autre savoir-faire conquis par l’industriel français Saint Gobain, les miroirs. Les tapis jouèrent alors un rôle d’ambassadeur, certains offerts en cadeau diplomatique ( et retissés pour préserver l’unité de l’ensemble). A la manière d’un grand patchwork, le « grand tapis à la persane » se dispersa à travers le monde. Sous la Révolution, 51 tapis furent cédés en guise de paiement à des fournisseurs de la République, puis en partie rachetés par le Garde-Meuble, par Napoléon Ier en 1807 et par Charles X en 1827. D’autres, utilisés par le gouvernement du Directoire (1795-1799), furent amputés irrémédiablement ou perdus.


Les tapis vendus, parfois découpés en plusieurs parties, entrèrent par le biais du marché de l’art dans des collections privées ou publiques étrangères : plusieurs d’entre eux sont aujourd’hui conservés dans des musées ou chez des particuliers aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie. C’est la mission du Mobilier National de guetter leurs éventuelles réapparitions. En France, les tapis rachetés ou conservés par le Garde-Meuble furent replacés au XIXe siècle dans les palais royaux ou impériaux. À partir de l’avènement de la République, les tapis de la Grande Galerie furent déposés dans les plus belles ambassades françaises (Londres, Berlin, Madrid…) ou déployés ponctuellement pour des événements, tels que la signature du traité de Versailles en 1919.

Le dernier tapis encore en service fut retiré de l’Assemblée nationale en 2024. Jusqu’en 2017, un tapis de la Grande Galerie ornait le bureau du Président de la République. Il a pour thème l’Amour et a échappé de peu à la destruction. Déposé à l’ambassade de France à Berlin en 1931, il fut rapatrié en France en avril 1943 quelques mois avant l’incendie de l’ambassade consécutif aux bombardements alliés.

L’Histoire du Roi
Pour évoquer l’espace d’une galerie de palais au XVIIe siècle, Le GrandPalaisRmn et les Manufactures nationales Sèvres & Mobilier national déploient en regard des tapis de la Grande Galerie l’une des plus belles tentures en tapisserie du règne de Louis XIV, l’Histoire du Roi, dont le tissage aux Gobelins (1665-1681) fut exactement contemporain de celui des tapis. Tout en soutenant la manufacture de la Savonnerie, Colbert encourageait aussi la manufacture royale de tapisserie des Gobelins, qu’il avait réorganisée entre 1662 et 1667 et placée sous la direction du même peintre, Charles Le Brun.


Jusqu’à sa mort en 1690, dans sa maison située à l’intérieur de l’enclos des Gobelins, à Paris, l’artiste, entouré d’une équipe de peintres cartonniers, donna aux Gobelins une multitude de dessins et de cartons qui permirent le tissage de tentures – ou ensembles de tapisseries – remarquables, destinées à glorifier Louis XIV, telles que l’Histoire d’Alexandre le Grand, les Maisons royales ou la prestigieuse Histoire du roi. Charles Le Brun commença à travailler à l’Histoire
du roi, « la plus importante des tentures tissées aux Gobelins », dès l’année 1662, avec l’aide du peintre Adam Frans Van der Meulen et de huit cartonniers. À travers ces sept « reportages » tissés entre 1665 et 1741, on peut retrouver les grands événements du Roi-Soleil : son sacre, le 7 juin 1654 ; L’Entrevue de Philippe IV et de Louis XIV dans l’île des Faisans, 6 juin 1660 ; Le Mariage du roi, 9 juin 1660 ; La Satisfaction faite à Louis XIV par l’ambassadeur d’Espagne, 24 mars 1662 ; diverses entrées et sièges militaires, mais aussi Le Roi visitant la Manufacture des Gobelins le 15 octobre 1667.

Charles Le Brun, Le Sacre du Roy (7 juin 1654) 1671 Tapisserie 495 x 986 cm Manufactures nationales
La campagne de restauration des tapis de la Grande Galerie
Depuis 2023, l’atelier de restauration a pris en charge la collection des tapis de la Grande Galerie du Mobilier national. Chacun d’entre eux a été dépoussiéré et nettoyé à l’aide de chiffons microfibres et d’eau déminéralisée. Les interventions sont ensuite effectuées à l’aiguille courbe, sur une table : d’abord sur l’envers des tapis, pour résorber les cassures par remplacement de chaînes, de duites et de trames ; puis sur l’endroit afin de stabiliser les dégradations, par réalisation d’un point de Boulogne au fil de coton coloré sur une toile à beurre posée au revers. Le fond noir – dit « brun » à l’origine – est souvent altéré, du fait de l’utilisation d’oxyde de fer dans la teinture du XVIIe siècle, qui tend à ronger la laine ou à changer sa couleur. Si des retissages ou repiquages ont été effectués pour dissimuler ces lacunes par le passé, les pratiques ont aujourd’hui changé et la déontologie impose de respecter au maximum le tissage d’origine sur les pièces historiques.

C’est donc un luxe inoui, insensé, exceptionnel que de voir ces trésors qui n’ont jamais été réunis. A l’origine, les chercheurs du Mobilier National avaient simplement cherché à les assembler afin de pouvoir continuer leurs études scientifiques, mais ils avaient besoin d’une très vaste étendue. Après avoir réussi à convaincre Didier Fusillier de les accueillir, Hervé Lemoine, le président des Manufactures Nationales, qui réunissent le Mobilier National et les Céramiques de Sèvres, a tout mis en oeuvre pour organiser cette exposition à la fois fantastique, historique et pédagogique. On y lit tout un monde aujourd’hui disparu, toute la splendeur de l’artisanat français, des Lumières. On se dit aussi que, si les tapis pouvaient parler, ils auraient bien des choses à nous raconter. On ne prend pas assez garde à eux. Mais quelles merveilles dans le secret de leur trame.


Pratique :
Pour l’agrément de l’exposition et la qualité de la recherche scientifique, l’un des grands tapis conservé à Naples a été reproduit à l’identique. Il est donc possible d’y marcher, on y retrouve les emblèmes des continents, Europe, Asie, Afrique, Indes qui encourent les symboles du Roi-Soleil.




Ouverture
du lundi au dimanche de 10h à 19h30 ; vendredi 6 février : fermeture exceptionnelle à minuit dimanche 8 février : fermeture anticipée à 16h
Accès : Entrée Gabrielle Chanel Avenue Winston Churchill 75008 Paris
www.grandpalais.fr

Les commissaires : Antonin Macé de Lépinay Inspecteur des collections des Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national Emmanuelle Federspiel ; Conservatrice en chef du patrimoine, inspectrice des collections des Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national ; Wolf Burchard Conservateur, Département des sculptures et arts décoratifs européens, the Metropolitan Museum of Art, New York ;
Scénographie : Clément Hado et Anthony Lelonge – Manufactures nationales
photos Frédérique Jourdaa et @ Mobilier national Isabelle Bidault
Un livre paraîtra en fin d’année 2026 ou début d’année 2027 pour présenter l’ensemble des tapis et des recherches qui leur ont été consacrés.
Avec le généreux soutien de Marina Kellen French
Hubert et Mireille Goldschmidt , Lionel et Ariane Sauvage
